Du rêve d’Amérique latine: cordillère

(Du rêve d’Amérique latine:

Je descends avec C. d’une montagne. Pente verte, large vallée. Cette pente est aussi une carte de l’Amérique du sud. Plus bas dans la vallée – mais la pente reste assez forte – un grand bâtiment, monastère baroque. (…). Bolivie ou Pérou. Lire la suite

les soldats

Là, entre les casernes et la vieille usine, ils faisaient leurs exercices, sous un ciel gris et bas, ou jouaient au football. Jamais pendant les exercices mais quelquefois pendant qu’ils jouaient, des jeunes filles venaient, en groupes de trois ou quatre, celles qui avaient été leurs amies ou leurs fiancées. Elles les regardaient en silence, elles restaient debout, les doigts dans les mailles du grillage, de ce qui restait de grillage autour du terrain, la tête droite ou penchée. A la mi-temps quelques-uns d’entre eux venaient vers les jeunes filles, contre le grillage. Ils essayaient de rire, de les faire rire, ils parlaient tristement et à voix basse. Elles hochaient doucement la tête et ne restaient pas longtemps.

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les commissaires

Ils arrivent à l’improviste, ne restent nulle part très longtemps. Ils doivent penser très vite. Chacun a sa méthode. Un tel est d’une froideur de glace, mange dans sa chambre d’hôtel des repas austères dont il ordonne et surveille avec le plus grand soin la préparation, un autre aime parler de littérature et de musique et passer de longs moments dans les cafés, un autre encore semble toujours amoureux, s’interrompra brusquement pour téléphoner à une femme à l’autre bout du monde. L’important est qu’ils ne se trompent jamais, leur autorité vient de là, ils ne se trompent jamais et on ne peut les prendre en faute.

Les portes des usines, les livres de comptes, les procès verbaux, les archives leur sont ouverts, ils peuvent destituer directeurs et délégués, organiser des élections. Ce n’est pas une règle mais en général ils n’écrivent pas, ne prennent pas de notes, ne font pas de rapport, ils ne laissent rien derrière eux. Pour l’argent, ils demandent et on leur donne ce qu’ils demandent, ils n’ont pas à en rendre compte.

Ils sont incorruptibles parce qu’ils jouissent de leur autorité et de la parfaite justesse de leurs interventions, ce sont des héros. Il est possible qu’il y ait d’autres agents, ceux-là chargés de les surveiller et de les supprimer au moindre écart mais de ceux-là on ne sait évidemment rien, rien du tout. Il arrive, très rarement, qu’un agent soit abattu ou qu’il disparaisse dans un accident louche. On peut alors supposer qu’il a été victime de privilégiés locaux, on peut supposer aussi qu’il a été supprimé parce qu’il a fait une erreur. Ce qui, du reste, revient à peu près au même.

Ce héros attend dans une petite chambre d’hôtel carrée le coup de fil de son correspondant (« J’essaierai d’avoir un accès mais je ne peux pas te dire quand je te téléphonerai. En attendant ne sors pas tant qu’on n’a pas le renseignement, ce n’est pas la peine. »). La machine travaille, qu’elle crache une liste, un morceau de papier. Le héros attend le coup de téléphone de son correspondant, allongé sur la couverture pieds nus il fume une cigarette. On cogne sur la porte.

20210705

l’île du lion (le rêve)

Je me tourne sur le matelas. Longtemps que j’ai perdu l’habitude de me lever au premier réveil. Ça fait plusieurs jours que nous tirons plein nord et je commence à sentir un peu de froid, surtout un méchant courant d’air qui me passe sur la tête. Je mets un pan de drap par-dessus et j’essaie de retrouver le fil du rêve interrompu.

Le navire est au mouillage, seul au milieu de la baie. Il est près de midi. L’air est frais, soleil de décembre, pas un nuage. Je m’accoude au bastingage, je fume une cigarette en clignant des yeux, ébloui par le soleil. Pas de bruit sauf un cri d’oiseau et le petit signe noir dans le ciel seul mouvement ou par moment une rafale de vent qui frise la surface de l’eau et fait siffler le métal du navire et clapoter l’eau contre la coque. Le spectacle est net. Le relief de l’île, les collines jaunes avec des petits bouts de forêts sur les hauteurs, plutôt pelé dans l’ensemble. La terre ocre jaune caillasse en reliefs une série de rides verticales. Sur la gauche de la plus haute colline l’herbe est sèche et jaune roux où elle pousse plutôt sur l’ubac, les arbres par taches plus ou moins denses, les yeuses vert noir clairsemées ou les oliviers vert gris au-dessus de la ville qui est à gauche sur la baie, un peu au-dessus du niveau de l’eau. Ce qu’accoudé au bastingage, au sortir de l’escalier de coursive, ce qu’on voit d’abord dans le balancement vertical masse de pierre terre qui émerge de la surface bleu nuit et le silence, nulle vie pas un nuage au ciel et les arbres, ce ne sont que de très vagues nuances vertes par endroits, comme perdue dans l’ombre. Et à gauche, un peu au-dessus du niveau de l’eau, il y a un village ou une petite ville, le haut du village est abandonné, la peinture est tombée, des maisons sans toit et des maisons sans fenêtres, dessous quelques maisons peintes qui semblent habitées, juste au-dessus de la petite falaise, de l’escarpement rocheux, de rocher gris noir percé de quelques trous comme à dessein. De celui le plus important et où la mer pénètre, qui est à gauche, sort une passerelle ou embarcadère sur pilotis.

En milieu de matinée le canot à moteur est mis à la mer. Il ramène le maire et son conseiller. Je les accompagne. On les laisse au pied d’un escalier taillé dans le rocher, serrent les mains, puis le canot continue le long de l’escarpement rocheux. Me laisse, moi, en face de l’ouverture noire, sur le débarcadère. « Nous reviendrons vous prendre à cinq heures, me dit le matelot, à bientôt monsieur. »

Des couloirs dans la falaise. Au bout la bibliothèque, éclairée par des lampes à huile fixées sur les murs. Je rencontre quelques habitants, qui marchent dans la bibliothèque, avec ou sans livre, sans faire attention à moi. Des hommes vieux en robes longues. Il y a beaucoup de couloirs, je continue. Il y a plus de monde, pas seulement des vieillards maintenant, des hommes de tous âges et des femmes. Ils marchent ou lisent debout. Je n’en vois pas parler mais j’entends une rumeur de voix très basse. J’arrive dans une salle carrée où il y a tant de monde que j’ai de la peine à me frayer un passage. Il y a un éboulis qui donne dans la ville, dans la partie habitée de la ville. Des enduits clairs, bleu pâle, rose, jaunes et blancs, une grosse femme qui vend des pastèques, un âne qui passe chargé de légumes et à droite une terrasse de café ombragée d’une vigne, où il y a des vieux qui parlent et qui jouent aux cartes. Je continue à marcher vers l’amont. En amont les maisons sont abandonnées, l’enduit peint est tombé par plaques, certaines n’ont plus de toit, pour la plupart il y manque des tuiles, certaines ne sont plus qu’une façade, il y a des pans de mur effondrés, les plus riches sentent la pisse, l’herbe pousse au milieu de la rue, des valérianes rouges sur les remblais, des petits figuiers s’enracinent au pied des murs, écartent les moellons.

En haut de la ville il y a un mur, pas très haut et en mauvais état, entre les dernières maisons vides et la colline. Au-delà du mur en amont il y a les collines, des terrasses avec des oliviers. Et au milieu du mur un éboulis, un tas de cailloux. C’est une brèche dans le mur et à l’endroit de cette brèche il y a un tas de cailloux, assez haut, et des enfants sur ce tas de cailloux, des garnements, l’homme qui passe à leur portée, ils lui jettent des pierres. Sûrement que là-haut ils attendent une bande rivale. Ou simplement ils gardent l’accès des collines. Prudemment je fais un long détour pour les éviter. Ou plutôt: je débouche devant le mur, au pied de la brèche. Ils me jettent des pierres. Alors je m’enfuis le long du mur. Ils se lancent à ma poursuite. Je prends à gauche, je rentre dans le village puis, après un petit détour, je reviens vers la brèche, ils sont tous derrière moi, un peu distancés. Il n’y a pour garder la brèche que deux petits, surpris par mon retour, qui n’ont que la ressource de siffler. Je grimpe sur le tas de pierre et je monte dans la colline. Ils ont abandonné la poursuite. A partir de là ça tient de la parabole. Au-dessus des oliviers c’est pelé, quelques genêts et des herbes sèches. Je rencontre plusieurs bêtes, jusqu’à ce qu’en haut, à l’heure de midi, je rencontre le lion.

A cinq heures je suis au rendez-vous sur l’embarcadère. C’est seulement sur le canot qui me ramène au bateau que je m’aperçois que je tiens un livre dans la main gauche. Je l’ai pris ou quelqu’un me l’a donné dans la bibliothèque. Il a sur la gouttière un fermoir assez complexe. Je renonce à l’ouvrir. Je remonte sur le bateau et je suis très fatigué. Je mange un morceau et je vais me coucher. Je m’endors tout de suite.

enroulé

Enroulé dans un sac de couchage tout à côté de la salle des machines. J’ai fait presque tout le voyage enroulé dans un sac ou dans des couvertures à même le sol, dans l’entrepont, pas loin de la salle des machines. Il y avait tout le temps le bruit des machines. Continuellement. Je m’endormais, rêvais, me réveillais avec le bruit des machines. Je dormais presque tout le temps. Non, c’est un peu exagéré, je dormais beaucoup, beaucoup plus que d’habitude, et je rêvais beaucoup. Je passais aussi beaucoup de temps allongé dans mes couvertures à me remémorer mes rêves, à me les raconter. Lorsque je me levais, j’allais dans la cuisine. Lire la suite

Ravenne

L’homme du soir à Ravenne. La nuit tombe. Il sait que jamais homme ne fut aussi savant que lui mais il perd la mémoire, sa langue trébuche, ses mains perdent leur agilité. Il n’a rien à inventer. Il résiste à la nuit qui tombe sur lui. La ville se vide.
Anecdote: il est pauvre, il est obligé de vendre ses livres. Il ne sert plus à rien. Il confond le Nil et le Danube.
Les jardins, les terrains vagues tout autour de la ville. L’herbe pousse sur la chaussée des rues. Des immeubles en ruines.
Les rues vides.
La pluie. Soleil. Il marche dans la campagne ravennate. Plaine. Le cœur toujours étreint par l’angoisse.
Il va chez le patrice. Il parle. On l’écoute à chaque fois stupéfait. Mais lui, sans que personne le remarque, s’embrouille, mélange les dates et les lieux.

J’ai peut-être trop attendu. Pourtant rien n’est changé. Les faubourgs sont pleins d’hommes. Comme lui je suis perdu, amer et j’ai l’envie de rendre.

« Les prairies à l’intérieur de la ville et les jardins commencent à fleurir et, sous peu, l’ombre des feuilles couvrira les petits sentiers, si bien que ceux qui les parcourent croiront que les avenues n’ont pas été ouvertes dans une ville mais en pleine montagne. »[1]

[1] description de Constantinople au printemps par Démétrios Kydones (vers 1320 – vers 1398)

L’Armée, dernier récit

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nostalgie 2 (la grande île)

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l’Armée, second récit

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L’Armée, premier récit

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