dans l’avion, en écoutant Prokofiev

Sous un ciel bas et lourd
Sous un ciel sombre et bas
Promenade sur une pente mouillée
Les gouttes de la dernière averse pendent en-
core aux bords des feuilles
Deux tours de briques
Anciennes et demi effondrées
On parle d’un grand groupe
En bas dans la rivière des iscles
de galets et de sable
Gris et jaune
Iscles et plages

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dans l’avion, au-dessus du Caucase

Le sultan Mehmet II, Mehmet Fathi qui prit Constantinople, se faisait lire , rapporte Benedetto Dei[1], les historiens grecs et romains, et l’histoire des Papes et du royaume de France. Particulièrement curieux de l’Italie, dont il fit venir Gentile Bellini pour qu’il fasse son portrait, il s’enquerrait de ses côtes et des endroits où avaient débarqué Anchise, Enée et Ascagne, les fugitifs de Troie, d’Ilion dont il était lui, l’Osmanli, quelques vingt siècles plus tard, le maître. Cette lignée du centre le plus profond de l’Eurasie qui de ce balcon anatolien regarde vers l’Italie et le passé de cette mer devant elle, cela fait une curieuse figure géographique.

[1]  Cours de Gilles Veinstein, ce matin, six heures et quart, à la radio, dans la voiture qui m’amène à l’aéroport.

La Magnificence

Pour nous c’était cela, la magnificence: les carrosses ornés de volutes dorées, d’angelots et de dauphins, les plumes aux chapeaux des seigneurs et des cavaliers, les lourds chevaux couleur de feu, les carrosses ornés qui descendaient de la cathédrale jusqu’à la marine, les marbres aussi, rouges, jaunes et bleus, qui s’enroulaient autour des colonnes, qui blasonnaient les autels, c’était cela la magnificence, les louanges à Dieu et aux saints, les pompes musicales, pour nous c’était cela et la beauté des dames, la chair offerte et la chair interdite des femmes, l’honneur des hommes et l’honneur des femmes, le sang, la pompe.

Puis les hommes du nord sont arrivés. Nous les avons acclamés parce qu’ils nous ramenaient un roi mais ils ont regardé nos processions, ce qui nous coûtait tant de sueur et tant de sang, ils les ont regardé avec mépris comme un attirail de saltimbanques, fer blanc et carton pâte, les accessoires de notre misère.

Eux dans leurs costumes sombres, avec leurs mines de comptables.

Il me restait à moi l’idée d’une palme, d’une feuille vernie contre la pierre jaune,  l’humidité d’un jardin et le bruit d’une fontaine.

Ravenne (mémoire)

À Ravenne le temps est couvert et j’ai mal à la tête. Il fait lourd. Je crois je transpire un peu, mauvaise sueur, aigre. Envie d’un café. Nous cherchons un café.

Je me souviens d’une rue assez large, presque déserte. Le ciel est gris et bas. Il fait pourtant clair. Les rues sont vides. Nous n’avons pas encore bu de café. La brique encore mais bien différente de ce qu’elle est à Sienne, plus sombre, plus rouge. Je me souviens d’une rue assez large, presque déserte. Plus loin des maisons avec des jardins, comme si nous étions dans les faubourgs. Mais je ne suis pas sûr: une rue assez large, presque déserte et de très larges trottoirs. Des façades décolorées et plates sauf un balcon au-dessus de la porte. Un palais de briques en retrait et un ou deux mètres sous le niveau de la chaussée, plat comme un décor de théâtre.

Je regarde le plan de la ville dans le guide Michelin pour tâcher de me rappeler le déroulement exact des deux heures passées à Ravenne. Mais impossible. D’ailleurs le plan de la ville est très confus, les rues souvent courbes, rarement orthogonales. Il me faudrait voir le plan du Guide Bleu, je crois que c’est sur lui que nous nous sommes guidés. Je relis aussi mes notes, il n’y a à peu près rien sur Ravenne. J’essaie cependant de rappeler mes souvenirs: Nous ne nous sommes pas arrêtés à Sant’Apollinare in Classe à l’aller. Ou plutôt, nous nous sommes arrêtés, nous sommes allés jusqu’à la grille de la Basilique mais elle était fermée.

Nous avons garé la voiture sur une petite place du quartier nord, non loin de San Vitale. Nous avons visité San Vitale, arrivés par une rue pavée et sans trottoirs. Clarté. Ensemble monumental bas, rouge, sur une pelouse verte. Touristes américains ou canadiens, pas d’Italien. Puis le mausolée de Galla Placidia, rempli d’un échafaudage. Nouvelle frustration. Puis le baptistère des Ariens.

Après ça se brouille.

Monte Olivetto (mémoire)

Ce matin on aura, malgré un ciel très nuageux, du soleil.

On est parti de Sienne par la route de Rome. On l’a quittée à Buonconvento pour visiter l’abbaye du Monte Olivetto. Une route pas très large sur des collines de terre sableuse, grise et ravinée, qui suit à peu près les crêtes émoussées, mais à droite une pente forte et profonde. Et il se fait que la route vire à main droite et descend un peu par une sorte de baisse. Et devant elle remonte dans un bois de cyprès où se voient des pans de murs de l’abbaye. Et tout autour de ce bois les olivettes.

Au milieu du bois il y a une grosse tour de briques à mâchicoulis et devant cette tour un parc carré où laisser les voitures. Le parc est vide. On gare. La tour est ouverte et la route passe dessous. De chaque côté au-dessus de l’arcade une terre cuite vernissée de l’école de della Robbia: la Vierge vers l’extérieur, Saint Benoît vers l’intérieur.

Et suivi une allée, étroite, pavée de briques et envahie d’herbes, plus droite que la route. Les cyprès sont mouillés et leur odeur est forte. Cent ou deux cents mètres.

Et lorsqu’on approche, devant apparaissent les hauts murs, tout de briques belges, de l’abbaye. Et ici c’est l’abside de l’église, et sur le haut du mur il y a deux ouvriers occupés à quelque travail de restauration ou que sais-je, dans le soleil et qui plaisantent à voix haute. Un premier moine dans le vestibule, ce sont des bénédictins en robe blanche, indique le chemin du cloître que nous voulons voir. Il nous accompagne puis nous laisse.

Le cloître est large, construit sans artifice d’élégance, avec des piliers carrés et de briques plus rouges, et ainsi les arcs, et surtout il est fermé sur le préau par des vitres. Et à travers ces vitres on regarde les plantes en pots dans le préau et au-dessus une galerie haute sur l’un seul des côtés, des pots de géraniums sur le parapet.

Et l’on suit sur les murs du cloître l’enchaînement des scènes de la vie de Saint Benoît. Celles peintes par le Sodome d’abord, puis celles peintes par Signorelli, celles là plus abimées.

Plusieurs fois, ça se passe ainsi: on vient chercher le saint dans son désert pour qu’il dirige ou fonde la communauté monastique. Le saint refuse d’abord et avertit que ses mœurs ne s’accorderont pas avec celles des moines. Puis il cède. Mais bien vite les moines se lassent de sa rigueur régulière et tentent de se débarrasser de lui ou de détruire son autorité. Et le saint ne tente pas de garder cette autorité. À chaque fois il repart, seul ou avec ses disciples les plus proches, au désert. Le miracle toujours scande l’anecdote, témoignage de la mission du saint ou de la bienveillance divine à l’égard des retirés. Et sur les murs sont figurées les tentations du monde ; surtout les sept femmes, peintes ici en voiles par le Sodome, que Florent, prêtre envieux du saint, fit folâtrer et chanter toutes nues dans le jardin du monastère afin d’exciter les moines à la luxure. Aussi, moins provocantes et plus simplement belles, les deux jeunes filles, peintes par Signorelli, qui servent de viandes et de vin les moines désobéissants. Celles-là sont telles qu’on les désirerait pour épouses.

Et les hommes du monde, ce sont les guerriers de Totila, très déhanchés, parfois grimaçants, en vêtements bariolés. En face d’eux les moines sont en groupe serein, que leur robe blanche rend monumental, dont les visages semblent d’enfants, très largement tonsurés et, hors les plus vieux comme le saint qui portent barbe blanche et longue, imberbes. Le secret est peut-être dans ceci que raconte Voragine: un moine, qui ne voulait pas rester dans le monastère, insista tant auprès de l’homme de Dieu que celui-ci, tout contrarié qu’il fût, lui permit de s’en aller. Mais à peine hors du cloître il rencontra sur son chemin un dragon, la gueule ouverte. Dans l’intention de s’en garer, il se mit à crier: « Accourez, accourez, il y a un dragon, il me veut dévorer ». Les frères accoururent, mais ne trouvèrent point de dragon; alors ils ramenèrent au monastère le moine tout tremblant et ébranlé. Il promit à  l’instant que jamais il ne sortirait du monastère.

En ces temps le monde était plein de dragons et de diables, de petits enfants noirs, que certains voyaient d’autres ne voyaient pas.

Et tandis que nous tournons dans le cloître, un moine sort par une porte sur la galerie, petit et d’aspect maladif, qui nous parle et qui disparaît par une autre porte. On entre dans l’église. La presque totalité de la surface de la nef est occupée par les stalles – en fait de cela je ne me souviens pas bien, je l’ai lu dans un livre, qui est un peu ancien, donc pas entièrement digne de confiance; mais l’image que je forme de cette information correspond assez bien à mon souvenir du transept. Un novice nettoie le pavement: il verse de l’alcool à brûler et jette dessus de la sciure, puis il balaie. On marche un peu et le novice vient, parle et demande qu’on vienne avec lui dans la crypte. En bas il y a des tombeaux je crois, d’ail1eurs on en est séparé par une grille. Et le novice n’en dit rien ou presque. Il demande d’où nous venons. Je dis que nous sommes niçois. Lui est piémontais. Il dit une phrase vite dans son dialecte. Il parle de son noviciat, dit combien de temps il faut attendre pour être moine. Il soupire. Il a la figure d’un jeune paysan. Un moine descend jusqu’à mi l’escalier et le rappelle à sa besogne.

Je me suis assis dans la voiture et j’ai regardé la carte, la porte ouverte. E. est allée à une fontaine pour laver les tomates. Je vais pisser contre un cyprès. J’ai devant les yeux une rigole de briques jaunes. Sur la petite route pendant que je conduis, E. me détaille une fougasse.

Fucecchio

De Fucecchio il m’est difficile de donner une idée d’ensemble. Je n’avais et je n’ai pas de carte où situer nos parcours, je sais seulement que nous en avons fait plusieurs fois le tour. L’image la plus caractéristique que je garde est celle de deux tours de briques rouges à demi ruinées issant d’un massif de végétation. Tiziano nous a expliqué que ces tours sont sur le terrain d’une ancienne ferme, propriété privée, et que pour cette raison il est impossible d’y accéder.

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