Mémoire, Istanbul (sous la Süleymaniye)

Des villes, je les porte en moi comme des dessins, des maquettes, réductions ou algorithmes, prêtes à s’ouvrir sous mon regard aveugle, mon aveugle regard vers le dedans, vers ce grenier de ma mémoire où il avance comme dans le faisceau étroit d’une lampe torche parce qu’il n’y a jamais été installé d’électricité. Villes qui sont là, dans le grenier obscur de ma mémoire, en attente de lumière, lumière du souvenir et de l’effort.

C’est presque rien d’abord, une rue qui monte du quartier du port vers le sommet de la colline où trône[1] la mosquée de Soliman. Et de là la rue descend (oui je la descend à présent) longe d’abord les murs de pierres grises bien coupées qui enferment telles ou telles dépendances de la mosquée et puis des magasins, des magasins et des entrepôts, parce que la rue passe en dessous du Grand Marché, et sur la pente se suivent et se croisent les touristes en couleurs vives et cuisses nues et les chariots traînés par les manœuvres (vêtus de gris, à la peau sombre). Et comme elle descend, la rue se fait plus sombre parce que les immeubles autour se font plus haut, des bureaux gris, et des motos montent et descendent, et des rues transversales, la mosquée souveraine n’est plus qu’un souvenir, qu’une idée qui domine encore le quartier mais comme concurrencée par ce qu’on anticipe de la mer, une odeur, les cris des goélands, une fraîcheur, une humidité salée encore vague, et une couleur bleue qui vient colorer doucement l’ombre, le bruit du trafic, l’odeur des échappements.

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Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Lire la suite

Une île

Une île. Il habitait une île, l’intérieur, dans les montagnes. Il venait d’ailleurs comme beaucoup en bas, dans les villes près du rivage, mais peu ici dans les montagnes. Les habitants des montagnes sont pour la plupart nés dans l’île, nés dans les montagnes de l’île.

En bas, près du rivage, lorsque on dit « dans la montagne », c’est pour dire dans les hauteurs de la ville ou au-dessus, les villages auxquels on accède en remontant les vallées qui débouchent près de la ville. Pour les autres villages de montagne, on dit « dans les montagnes », même si, vu de loin, il semble que l’île elle-même soit une grosse montagne posée sur la mer.

Les habitants de la montagne n’aiment pas la mer. Ils descendent rarement jusqu’au rivage. Ils descendent en ville lorsqu’ils en ont besoin, pour faire des achats, du commerce ou des démarches administratives. Et lorsqu’ils descendent en ville, ils évitent le front de mer. La mer leur fait peur ou les rend mélancoliques. Lire la suite

préface (et mode d’emploi)

Ce site est le lieu du recueil de ce que son auteur a pu produire d’un peu « pris », ce qu’il appela naguère « caillot », en près de 40 ans d’exercice de l’écriture gratuite, plus ou moins assidu. Là-dessous, il y a un iceberg… ou plus exactement un réservoir de morceaux pas finis, en attente d’un coup de lime ou d’un rapiéçage, comme sous l’établi du bricoleur, qui ne jette rien parce que « ça peut toujours servir », on trouve des cartons ou des caisses pleines de toutes sortes de machins, de toutes tailles et de toutes formes, en attente d’une élection.

Les élus, au fur et à mesure, sont mis ici. Le support est sur la plate-forme de WordPress, donc techniquement un blogue. Dont le fonctionnement cependant a été passablement « arrangé ». Si l’organisation de base reste bien l’ordre chronologique inverse, les dates ne sont pas celles de la mise en ligne des morceaux mais celles de leurs élaborations initiales.

Les « tags » qui viennent s’arranger en nuages dans la marge sont moins des « sujets » que des modes d’association transversaux à l’ordre chronologique. Aussi ils sont appelés « mondes » et s’arrangent selon des cartographies virtuelles.

Les « catégories » représentent un autre mode d’organisation, fondé sur les « genres » des morceaux. L’auteur cependant ne peut s’empêcher de penser que ces genres visent tous le même objet, que ce soit par l’imagination, la mémoire, le rêve, l’effusion lyrique ou l’élaboration spéculative, un même objet qu’il ne sait désigner autrement que comme « monde », le lieu d’un désir et d’une énigme, ce pourquoi elles, les catégories, sont appelées ici « angles » (d’attaque).

Enfin les « pages » sont utilisées pour tenter des regroupements, des ensembles cohérents et fermés (l’anglais dit  »self-contained ») de la fermeture perméable, provisoire mais cependant réelle qui est celle des livres. D’où leur nom. Chacun de ces regroupements devrait à terme être offert au téléchargement comme livre numérique et ainsi pouvoir échapper au site.

Polyandrion

Polyandrion, by Anonymous [Public domain], via Wikimedia Commons"

Elle chantonnait, j’en fus surpris, assise sur un tronçon de colonne au milieu des ruines, le front un peu penché, elle chantonnait quelque chose que je ne connaissais pas et dont je ne pus entendre les paroles, étant encore trop éloigné. Je ne voulus pas l’interrompre, je m’arrêtai et m’assis moi-même sur une pierre détachée d’un de ces monuments qui nous entouraient, non pas un morceau de colonne mais une grosse pierre carrée qui portait quelques inscriptions. La fente sur le côté de sa robe s’ouvrait sur son mollet nu et sur un pied que ne dissimulait pas sa sandale. Plus haut le côté de sa fesse et le début de la cuisse qui la continuait tendaient le tissu dont les plis brouillaient la forme du gras de la cuisse.

Une boucle détachée de sa chevelure caressait sa joue et j’imaginai sa bouche, entrouverte, un peu humide, ses lèvres luisantes d’un peu de salive dont un bout pointu de langue venait de les humecter bouger un peu au rythme de la chanson qu’elle fredonnait à mi-voix. Une longue mèche bouclée de sa chevelure blonde, d’un blond naturellement tirant sur le roux, tout à fait rousse tout à coup lorsqu’une brèche dans les nuages laisse passer pour quelques secondes un rayon du soleil couchant jusqu’ici, sur cette plage de sable gris. Qui lui a fait lever les yeux, et elle a cessé de chanter, a relevé son buste et sa poitrine a poussé le tissu de sa robe, ses reins se sont creusés, son dos cambré.

Elle ne ressemble à aucune autre femme. Sa peau de lait et de roses, sa bouche blessure, comme une gouttelette de sang tombée d’une fraiche piqure d’épine sur une jatte de crème, sa peau de crème et de sang mais qu’un hâle imperceptible a couvert d’un voile d’or,  »sottile », pour en protéger la nudité. Et ses yeux noisettes, tendres, pâles, un peu petits, comme par délicatesse, que je n’ai pas encore vu s’agrandir dans l’orgasme…

Lorsque j’ai été près d’elle, derrière son épaule, elle a tourné vers moi son beau visage où se formait un sourire, sans montrer de surprise, comme si elle m’avait su approcher, m’avait entendu mais rien pourtant, aucun tressaillement sur son dos, dont je n’avais pas détourné mon regard depuis le moment où je m’étais levé de la pierre, aucun changement, aucune inflexion ne me l’avait indiqué et j’étais persuadé d’être arrivé derrière elle tout inattendu, inapprehendé, à me demander s’il ne convenait pas de me signaler pour ne pas l’effrayer, si persuadé que lorsqu’elle tourna son visage de mon côté, c’est moi qui éprouvai une frayeur surprise pour une demi-seconde. Et mes yeux vinrent se réfugier dans son sourire comme fait un enfant effrayé dans les bras de sa mère.

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commentaire pour « L’Armée (trois récits) »

Ces récits sont anciens en un double sens. En ce qu’ils ont été composés il y a près de 35 années, soit la moitié d’une vie humaine selon Dante. Et en ce qu’ils imitent, avec plus ou moins d’adresse, le ton et les tournures de phrases de textes  venus de l’antiquité, gréco-latine d’abord, mais aussi, avec moins de familiarité, chinoise. En ce sens ce sont des exercices de lettré, mais d’un petit lettré, escholier tardif. De fait j’y reconnais, ce qui ne me sautait pas aux yeux à l’époque, le reflet des longues versions latines qui furent mes premiers véritables exercices d’écriture.

Je mets ces vieilles choses en ligne par souci d’inventaire et sans trop d’illusion sur leur intérêt pour d’autre que moi.

dans l’avion, en écoutant Prokofiev

Sous un ciel bas et lourd
Sous un ciel sombre et bas
Promenade sur une pente mouillée
Les gouttes de la dernière averse pendent en-
core aux bords des feuilles
Deux tours de briques
Anciennes et demi effondrées
On parle d’un grand groupe
En bas dans la rivière des iscles
de galets et de sable
Gris et jaune
Iscles et plages