les commissaires

Ils arrivent à l’improviste, ne restent nulle part très longtemps. Ils doivent penser très vite. Chacun a sa méthode. Un tel est d’une froideur de glace, mange dans sa chambre d’hôtel des repas austères dont il surveille avec le plus grand soin la préparation, un autre aime parler de littérature et de musique et passer de longs moments dans les cafés, un autre encore semble toujours amoureux, s’interrompra brusquement pour téléphoner, restera longtemps à téléphoner à une femme à l’autre bout du monde. L’important est qu’ils ne se trompent jamais, leur pouvoir vient de là, qu’ils ne se trompent jamais, qu’on ne peut les prendre en faute. Les portes des usines, les livres, les livres de comptes, les compte-rendus, les archives leur sont ouverts, ils peuvent destituer directeurs et délégués, organiser des élections. Ce n’est pas une règle mais en général ils n’écrivent pas, ne prennent pas de notes, ne font pas de rapport, ils ne laissent rien derrière eux. Pour l’argent, ils demandent et on leur donne ce qu’ils demandent, ils n’ont pas à en rendre compte.

Ils sont incorruptibles parce qu’ils jouissent de leur pouvoir et de la parfaite justesse de leurs interventions, ce sont des héros. Il est possible qu’il y ait d’autres agents, ceux-là chargés de les surveiller et de les supprimer au moindre écart mais de ceux-là on ne sait évidemment rien, rien du tout. Il arrive, très rarement, qu’un agent soit abattu ou qu’il disparaisse dans un accident louche. On peut alors supposer qu’il a été victime de privilégiés locaux, on peut supposer aussi qu’il a été supprimé parce qu’il a fait une erreur. Ce qui, du reste, revient à peu près au même.

Ce héros attend dans une petite chambre d’hôtel carrée le coup de fil de son correspondant (« J’essaierai d’avoir un accès mais je ne peux pas te dire quand je te téléphonerai. En attendant ne sors pas tant qu’on n’a pas le renseignement, ce n’est pas la peine. »). La machine travaille, qu’elle crache une liste, un morceau de papier. Le héros attend le coup de téléphone de son correspondant, allongé sur la couverture pieds nus il fume une cigarette. On cogne sur la porte.

20200818