Une île

Une île. Il habitait une île, l’intérieur, dans les montagnes. Il venait d’ailleurs comme beaucoup en bas, dans les villes près du rivage, mais peu ici dans les montagnes. Les habitants des montagnes sont pour la plupart nés dans l’île, nés dans les montagnes de l’île.

En bas, près du rivage, lorsque on dit « dans la montagne », c’est pour dire dans les hauteurs de la ville ou au-dessus, les villages auxquels on accède en remontant les vallées qui débouchent près de la ville. Pour les autres villages de montagne, on dit « dans les montagnes », même si, vu de loin, il semble que l’île elle-même soit une grosse montagne posée sur la mer.

Les habitants de la montagne n’aiment pas la mer. Ils descendent rarement jusqu’au rivage. Ils descendent en ville lorsqu’ils en ont besoin, pour faire des achats, du commerce ou des démarches administratives. Et lorsqu’ils descendent en ville, ils évitent le front de mer. La mer leur fait peur ou les rend mélancoliques. Lire la suite

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les psaumes

Une place couverte d’herbes devant notre très vieille église badigeonnée de chaux blanche. Notre religion était brouillonne et délabrée. Un vague mélange de morale et de superstitions.

Mais j’ai des souvenirs d’enfance, de palmiers sur fond d’or, des fumées odorantes de l’encens et des cadences latines. Mon jeune frère s’ennuyait et s’agitait sur le banc de bois. Je ne m’ennuyais pas. Mon regard se promenait sous les voutes de l’église, je sautais des tribunes aux lustres. Telles étaient mes messes: la rêverie des yeux et des narines et la molle gymnastique du rite, des stations et des génuflexions, l’exercice des répons dans une langue prosodiée ni comprise ni incomprise, où le sens était en écho derrière la brume de la prosodie, une langue accueillante, un oreiller où l’évidence du sens aurait mis de la dureté.

D’une mer à l’autre est notre pays plissé, de vallées longtemps étanches l’une à l’autre et le fond des vallées est plus haut, plus haut, plus haut encore. Nos vallées larges, longues, vertes et profondes. Les bergers et les brigands, là-haut.

Les dieux qui habitent là-haut, dans la lumière dorée, au-dessus des lacs stériles, au-dessus des sources, au-dessus des lacs où vivent des poissons de pierre laissés par le déluge, les dieux qui habitent là-haut, sur des trônes de nuage, qui habitent l’Olympe ancien, ce sont les dieux du lycée, sans religion. Ils coulent comme des sources huileuses dans la langue des poètes, des saltimbanques, des peintres.

demeures divines

Nous sortions du café sur la place du village de Berre. Le soleil, qui éclaire encore le village lorsque toute la vallée est recouverte d’ombre, le soleil ce soir était d’hiver et ne chauffait pas.

Le soleil qui à notre arrivée éclairait encore les façades au bord du village, à ce moment avait disparu derrière la chaîne du Férion.

A notre droite, vers le nord, au-dessus du panorama bruni par l’étalement de la nuit, les vallées, les croupes, les crêtes, les baux, noirs les morceaux des forêts, les premières éminences, les cols, tout ce monde des premiers mouvements des Alpes, déjà gagnés par la nuit sous un ciel épuisé à travers quoi poussaient déjà quelques étoiles, nous avons vu, au-dessus de la nuit, dans une lumière rose et mauve qui y semblait chez elle, éternellement, les neiges du Mercantour. Les demeures divines…

Les demeures divines au-dessus des champs de pierre.

A quoi j’ai souvent pensé pendant nos marches en montagne: au-dessus des forêts qui sont, avec leurs mousses, leurs cascades, leurs odeurs et leurs ombres, l’image de la vie mondaine de la chair, des plaisirs et des égarements, les pâturages arides qui représentent le premier temps de l’ascèse, la purification, pénible parce que le corps n’a pas encore trouvé le deuxième souffle, puis les lacs et au-dessus des lacs le paysage minéral, les champs de pierre, les paysages lunaires où la terre a quitté son vêtement de vie pour prendre la semblance de ses consœurs planètes, on est alors au-plus près du ciel, les étoiles brillent comme des diamants et l’espace entre elles est de la plus pure ténèbre, l’image de la connaissance intellectuelle qui retourne son regard vers la création.

la montagne

Il dit: « Je pars dans la montagne. »

On lui répond: « Ne pars pas dans la montagne: la montagne est pleine de mauvais esprits, de démons et de nains. »

L’ombre a envahi les rues mais au bout de celle-là, où des fanions striés pendent devant les fenêtres, le soleil couvre d’or la montagne. Sur la gauche les chênes, bouclés comme des anges, montent en troupeaux jusque très près du sommet (je pense alors à Jason et à la lointaine Colchide).

Il demande: « Les as-tu vus? Ou connais-tu quelqu’un qui les a vus? »

On lui répond: « Personne n’est jamais redescendu de la montagne qui y ait passé la nuit. »

Puis les voix deviennent discordantes, chacun porteur, semble-t-il, porteur de son propre morceau de vérité, on parle des cris qui s’entendent certaines nuits, ce qu’a raconté un berger, les effets curieux de la lumière de la lune…

Lui, un peu rêveur, parle et désigne la montagne: « Ce qui est vrai, c’est qu’en ce moment les vents là-haut, autour du sommet, se livrent une furieuse bataille, à nous invisible, tandis qu’ici, dans les rues de la ville, l’air est en parfait repos. »

Dans la montagne vivent des ermites farouches qui s’enfuient à l’approche des hommes, rodent des loups et quelques ours. Des malfaiteurs aussi parfois s’y cachent. Mais il y a aussi, ça et là, des ossements humains blanchis et menaçants.

Lorsque la lumière de la pleine lune baigne les prés râpés là-haut, près du sommet…

une vallée

Comme un sac placentaire ou comme un poumon la vallée est accrochée au village qui en surveille la bouche. Mais toute la vallée dans un cristal, prise dans l’air de ses crêtes, toute la vallée est dans une limite précise et idéale. Et plusieurs de ces villages qui dominent, de formes nettes, les routes, ils ont auprès d’eux la respiration et le monde. Le cercle du jugement, le profond comme le clair. Et l’idée est le regard de l’unique, l’enthousiasme saint.

L’obscur et la lumière une fois encore se composent, où l’air est comme une gelée traversée d’or, dessinée d’or fin, et les branches arrêtées.

Mais chaque divine bête, chaque vie miraculeuse, chaque monstre qui tremble ici, chaque divine bête, la grande au souffle rauque et dont le dos se plisse d’une volonté de routes tendues, un regard est au-dessus d’elle qui la pèse. Ainsi devant mes pieds des trous d’ombre s’ouvrent, des voies impossibles, et même si de loin la nuit régit ma course, la journée d’automne est comme une journée de printemps. Parce que l’hiver s’annonce comme un pardon et que ce n’est plus la mort mais la vue seule.

Ces chemins sont mes bronches et mes pieds sont mes yeux, le ciel tout entier est mon œil et le soleil ma pupille. Moi, l’arpenteur, ai sur le dos un chevalet mental, mon gnomon, mon moyen de transport. Cette seule journée a la figure d’une vie entière.

J’ai rêvé cette nuit de la montagne comme d’un palais immense à forme de montagne, tout entouré de néant et de nuit. Quoi, dans ce rêve, refuse et s’acharne? Chaque rocher une chambre, chaque falaise une salle et chaque pierre un degré. Étagées sur la pente, aveugles et têtues, complètes et bornées, combien de vies?

Couvent

Mouette des Andes

Ça commence avec le vol de deux mouettes au-dessus de la forêt. Elles semblent descendre des crêtes et planent immobiles.

Elles survolent des villages abandonnées, des trouées que l’herbe haute recouvre et que la forêt reprend, des maisons de pierre aux toits effondrés.

L’un des oiseaux pousse un cri à quoi l’autre répond et d’un mouvement imperceptible de l’aile elles infléchissent leur course et glissent selon une large courbe vers la gauche. Presque dessous elles des nonnes, en voiles blancs, jouent au ballon dans une clairière. C’est dimanche. L’une d’elles, comme le ballon lui arrive, remarque le couple d’oiseaux. Elle garde le ballon contre la poitrine et désigne les mouettes à ses compagnes. Toutes lèvent leur visage au ciel et s’exclament: on n’a jamais vu de mouette si loin de ce côté-ci de la montagne, si loin au-dessus de la forêt. Les oiseaux disparaissent derrière les cimes des arbres, au midi, du côté du couvent.

L’instant d’après on entend corner de ce côté-là. Ce doit être la Land Rover du père Francis. Les nonnes se hâtent en courant sur le chemin. C’est bien le père Francis. Il est debout près de la voiture sur l’esplanade devant le couvent et parle avec la mère supérieure. Il a l’air ennuyé. « Eh oui, dit-il, vous me l’aviez dit mais, je ne sais pas pourquoi, j’imaginais que ce serait seulement le mois prochain. En fait, sur le moment je n’y ai même pas pensé … »

« Ma mère, padre Francisco! Vous ne devinerez jamais ce que nous avons vu dans le ciel tantôt … ». « Palomita, appelle une autre sœur, viens voir ce que Père Francis nous a apporté! ». Sur la banquette arrière de la voiture un jeune homme et une jeune femme sont endormis accotés l’un à l’autre. La jeune femme est belle et blonde comme une madone. Ses joues sont un peu rouges et des gouttelettes de sueur perlent à ses tempes et sur les côtés de son front. Le jeune homme, lui, est brun et il s’appuie sur elle autant qu’elle sur lui.

« Ils se sont endormis pendant que je disais la messe à San Miguel dans la vallée. Ils ne se sont pas réveillés ensuite de tout le trajet. Et vous connaissez l’état de la route. Ils devaient être épuisés. » Les nonnes se sont agglutinées autour de la voiture et se poussent pour voir les deux jeunes gens. « Sont-ils pas mignons, dit une religieuse un peu plus âgée qui s’attendrit, dirait-on pas des agneaux tout à fait? « 

Mais le jeune homme entr’ouvre et plisse les yeux. Il se frotte le visage, s’étire largement et dit « J’ai une faim de loup! ». La jeune femme se réveille en même temps, elle ouvre doucement les yeux et regarde son compagnon en souriant. La Mère supérieure s’approche d’un pas rapide en tapant des mains: « Allons, allons, mes filles, ne restez pas là. »

Rouleau 掛軸

Tout en haut le ciel, et dans le ciel, ou peut-être faut-il dire sur le ciel, le texte, les caractères à l’encre très noire, qui ne sont pas le paysage et pourtant qu’on attend là et qu’on serait désappointé de ne pas trouver. Souvent d’ailleurs plusieurs textes, de mains différentes, et aussi les cachets à l’encre rouge et grasse.

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