L’Armée (10/10), dernier récit

On m’accueillit avec des larmes: le vieux était bien mort et enterré. La fillette me tira à part et lorsque nous fûmes isolés se mit à réciter des vers dans ma langue maternelle, des vers qu’elle ne comprenait évidemment pas. Le vieux s’était ingénié à les composer dans un mètre qui les rendît faciles à apprendre par la fillette. Ces vers disaient ceci: « Va dans une ville loin d’ici. Apprends leur langue, porte leurs vêtements, mange comme eux et pratique leurs cultes, marie-toi et que personne ne sache où tu es né. »

C’est ce que je fis. Dans la ville côtière où je me fixai, tout ce qu’on sut de moi, c’est que je venais du nord. Je vêcus d’abord de mes bras puis je fis des affaires avec les soldats de la garnison dont j’affectais de mal parler la langue. Je gagnai ainsi beaucoup d’argent. Dès que j’en eus suffisamment je me fis construire une maison dans un quartier périphérique et je cessai toute relation avec les soldats. Un peu plus tard je me mariai. J’avais plusieurs fois dit au vieux: « Les gens d’ici sont des sages. Ils ne se sont pas battus contre nous. Ils ne nous refusent pas, apparemment ils acceptent notre pouvoir mais ainsi ils seront les vainqueurs. » Le vieux souriait et hochait la tête. « Je vois ce que tu veux dire, répondait-il en plissant les yeux, ne t’y fie pas trop. »

Un jour tous les européens furent massacrés, les soldats et les autres, et avec eux leurs femmes et leurs enfants, on rasa leurs belles maisons et tous les édifices qu’ils avaient bâtis. Je ne sais ce qui se passa ailleurs, en particulier ce qui est advenu des villes que le roi avait fondées. Dans la ville où je vis il ne reste plus rien de la conquête que quelques statues, quelques objets d’orfèvrerie et le deuil des famille qui s’étaient alliées aux européens. Et moi. Mon commerce ne me laisse pas beaucoup de temps cependant tous les soirs je me suis enfermé dans une pièce à l’étage de ma maison pour mettre en ordre et recopier les vers que j’avais recueillis de la bouche du vieux. J’ai travaillé aussi les notes que j’avais prises pendant la conquête et, en manière de récréation, j’ai écrit le récit de ma vie. A présent cela fait dix-neuf ans que je vis dans cette ville et cela fait longtemps que personne ne me demande plus d’où je viens, j’ai terminé mon travail. Lorsque j’aurai marié ma fille – je n’ai qu’une fille, elle a douze ans et c’est l’âge auquel on marie les filles riches ici – je ferai affrêter un bateau et je tâcherai de rentrer dans mon pays.

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