l’Armée, second récit

la ville jaune

Le vieux me dit: « Écoute ». Il recule un tabouret contre le mur et fait le geste de passer les mains sur les cordes d’un instrument, harpe ou lyre.

C’est une ville de briques, carrée, au milieu d’une steppe immense. La terre est jaune et il pousse une herbe jaune et dure. La ville est entourée de remparts très épais. Au milieu de chacun des quatre côtés est percée une porte. Les quatre portes sont identiques, elles sont protégées chacune par deux grosses tours carrées et de chacune des portes part une route, toute droite aussi loin que porte le regard. Les portes s’appellent porte de l’Ouest, porte du Sud, porte de l’Est et porte du Nord. Si par une nuit claire on cherche l’étoile polaire, on ne la trouve pas exactement au-dessus de la route du Nord. Chacune des routes se continue à l’intérieur de la ville par une rue très large et toutes quatre mènent à un palais fortifié entouré de fossés inondés. Derrière les murs il y a un grand parc, des ruisseaux, des buissons, des arbres, des fleurs, des massifs, des pierres étranges, toutes sortes de plantes ramenées de très loin, des pavillons de bois peints en rouge, vert et or. Au milieu du parc il y a un lac carré et au milieu de ce lac une île sur laquelle est construit le palais proprement dit. Ses fondations sont de pierre, de très grosses pierre non cimentées. Un seul pont, de pierre, traverse le lac jusqu’au palais, il est du côté sud. Dans le palais il y a cinq cents concubines et elles craignent pour leur maître. Près du palais sont les maisons des gens de qualité, chacune possède un jardin, certains délicieux.

A une quinzaine de lieues de la ville coule un fleuve. De chaque côté du fleuve est rangée une armée nombreuse.

les rois

Chacune des armées est commandée par deux rois. De ce côté-ci l’un des rois a la ville pour capitale, l’autre est son cousin. Tous deux ont chaussé des bottes et sont à cheval au milieu de leurs troupes. De l’autre côté seul l’un des rois est à cheval. L’autre préfère rester dans le camp, sous une tente de soie, en compagnie des femmes qu’il a fait venir avec lui. Il ne se déplace qu’en litière et passe son temps à boire et à écouter les chanteuses. Son allié vient le voir et dit: « Voilà une semaine que nos étendards se font face de part et d’autre du fleuve. Les provisions diminuent et les volontés s’amollissent. Nos ennemis sont chez eux, ils se moquent de nous. Il nous faut franchir le fleuve et attaquer. » L’autre lui répond: « Je n’ai aucun talent guerrier et je m’en remets à vous. Cependant ce qu’il me semble, c’est que si nous les laissons nous attendre au bord du gué, il est à craindre que beaucoup des nôtres tomberont avant de prendre pied. Voici ce que je propose: après trois jours ce sera la nouvelle lune. Constituez une troupe des meilleurs cavaliers, prenez les meilleurs chevaux et munissez chaque cavalier de deux chevaux. Il y a un gué à une dizaine de lieues en amont. Qu’ils le passent dans le secret de la nuit, qu’aussitôt ils poussent leurs chevaux au galop de sorte qu’au point du jour ils se trouvent près du camp ennemi, qu’alors ils changent de cheval. Qu’à la faveur de la surprise ils pénètrent dans le camp et que semant le désordre mais sans se disperser ils gagnent la tête du gué. De notre côté pendant la nuit nous ferons de grands feux au bord du fleuve et beaucoup de musique. Nos troupes seront retirées dans les tentes et reposeront. Ainsi nous endormirons leur méfiance. Avant l’aube, sans trompette, les soldats seront réveillés et préparés à la bataille. Dès que nous verrons que les nôtres ont pris position sur le gué, nous passerons le fleuve. Ainsi nous n’aurons pas à nous battre dans l’eau et nous anéantirons l’ennemi. » L’autre acquiesce à ce plan. Il fait venir dans sa tente son lieutenant de cavalerie, le plus cher de ses compagnons. S’il est quelqu’un pour mener à bien cette entreprise, c’est lui. Il lui expose le plan et lui dit: « Vois combien d’hommes sont nécessaires et prépare-les. » L’autre lui dit: « Ce plan est bon. Je me mettrai moi-même à la tête de la troupe. »

la tour

De l’autre côté du fleuve chacun se réjouit mais l’un des rois dit à l’autre: « Aujourd’hui nous aurions pu trouver notre perte. Nous avons été jusqu’à présent bien imprudents et trop confiants. Comment avons-nous pu croire qu’un ennemi qui nous a forcé à reculer jusqu’ici se laisserait arrêter par un peu d’eau. Depuis que nous avons installé le camp au bord du fleuve, c’est moi qui ai le commandement et je m’aperçois de mes erreurs. Cousin, prenez le commandement, quant à moi j’aimerais retourner quelques jours dans ma ville. » L’autre répond: « Vos paroles sont amères. C’est être trop sévère pour vous-même. Je prendrai le commandement à condition que vous le repreniez dès votre retour. » Il n’est pas midi, le roi pourra être en ville avant la nuit.

En même temps que le roi, arrive à la ville la nouvelle des évènements du matin. Le roi s’entretient avec les dignitaires du palais puis se retire dans les appartements privés. La reine vient au-devant de lui et lui fait fête: « Sûr que l’ennemi retournera bientôt chez lui. » Le roi fronce les sourcils: « D’où tenez-vous ces inepties? » La reine pâlit: « C’est ce que tout le monde répète. » Elle se rapproche en mignardant, il l’écarte: « Je vais dans la pièce du haut, je veux être seul, faites monter une joueuse de cithare et un repas froid. »

Au milieu du palais il y a une tour, c’est le dernier étage de cette tour qu’on nomme la pièce du haut. De cette pièce le roi peut voir tout le parc et la ville au-delà des murs qui ferment le parc. Au milieu de la pièce est dressé un grand châlit fermé par des rideaux de soie verte. Le roi regarde le parc. A l’origine il y avait une source et de cette source coulait une petite rivière vers le fleuve. L’eau surgissait, la source jaillissait en bouillonnant et autour de cette eau poussait un petit bois, tout seul au milieu de la steppe. La source coule toujours mais le lit de la rivière est sec.

Le soleil s’est couché et le ciel reste clair. Le roi cherche un auspice. Il n’y a d’oiseaux qu’en bas, dans le parc, à chanter, aucun dans le ciel. La joueuse de cithare est entrée, s’est prosternée mais le roi n’a pas fait attention à elle. Elle s’est mise à jouer très doucement. Le roi reste à la fenêtre jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de lumière que des torchères qui flambent près des pavillons. Il ne trouve à cette contemplation ni bonheur ni apaisement. Il s’avise du repas posé sur une table basse. Il mange et tandis qu’il mange il décide de retourner le lendemain au camp où est sa place.

le lendemain

Soleil, lune, ciel. De l’autre côté du fleuve on a bien vite réuni les devins. C’est que dans le camp on murmure. On prend les augures et voici ce que déclare le doyen des devins: « C’est l’esprit du fleuve qui est irrité. » Parmi les nombreuses femmes qui accompagnent le roi, il y a une danseuse âgée de treize ans, la plus gracieuse et la plus experte de toutes. Le roi veut en faire une épouse lorsque la guerre sera terminée. Le doyen la réclame: « Il faut offrir au fleuve cette vierge que tu possèdes. » Le roi lève son sceptre pour frapper le devin mais l’autre roi, son allié, s’interpose. L’autre regarde par-dessus l’épaule de ce dernier et voit la foule serrée des soldats qui les entourent. Alors il se retourne et se fait ouvrir un chemin à coups de bâtons jusqu’à sa tente. Il crie, pleure ou marche de long en large, casse les vases qui ornent sa tente, projette d’exécuter le doyen puis de s’enfuir avec la jeune fille. Il s’endort, le lendemain pleure encore mais lorsqu’on vient chercher la vierge il enfile le costume royal et exige de présider au sacrifice. On donne à la jeune fille des mets compliqués; elle, qui sait à quoi on la destine, refuse toute nourriture. On la baigne, oint et parfume. On l’attache à un lit d’ivoire, nue mais on pose près d’elle un paquet de robes brodées d’or et de pierres précieuses. On lie aux montants du lit ses poignets et ses chevilles. Elle ne crie ni ne pleure. On porte le lit au bord du fleuve. On accroche encore des boucles à ses oreilles et on place un diadème dans ses cheveux et on met le lit dans le courant. Le lit flotte un moment puis disparaît. Le doyen, lorsqu’il rentre sous sa tente, trouve deux hommes d’armes dont un lui tend une coupe emplie d’un liquide amer.

Le fleuve est déjà redescendu à son niveau normal mais il continue de baisser. A l’aube du lendemain affleurent les rochers du gué. On fait sonner les trompettes. Le gué est presque sec. Le fleuve est passé, les armées se rangent et la bataille s’engage. Elle est longtemps indécise mais dans l’après-midi le sort bascule. On a reculé presque sous les murs de la ville. Le roi dit à son cousin: « La fortune nous est contraire. Vous allez devoir vous enfermer dans votre ville. A quoi servirait que mon armée s’y enferme avec la vôtre? Votre ville a de forts remparts et vos troupes suffisent à les défendre. Mon armée ne ferait que double charge. Bientôt la nuit va tomber, ce que je compte faire, c’est réunir mes troupes et à la faveur de l’obscurité quitter le champ de bataille. Nous rentrerons chez nous. Là, je reconstituerai une armée fraîche qui viendra délivrer votre ville. » Ainsi est fait et dans la même nuit on se retire dans la ville.

la joueuse de cithare

Le roi est dans la pièce d’en haut. L’ennemi a pénétré dans la ville, il est sous les murs du parc. Le roi n’espère plus de secours de son cousin. Il a fait décapiter ses femmes pour qu’elles ne tombent pas vives aux mains des ennemis. La joueuse de cithare est avec lui et il lui a demandé de chanter. Au-dessus de la ville s’élèvent des colonnes de fumée noire. Le roi pleure sans sanglot. Il était présent lorsque sont tombées les têtes de ses épouses. Certaines étaient résignées, d’autres criaient et se débattaient. La reine s’est empoisonnée avant. Le roi s’allonge sur le lit, les rideaux ouverts. Il songe à son destin, si proche de la fin. Il regarde la joueuse de cithare: en chantant elle garde les yeux sur l’instrument, les sourcils levés lorsqu’elle ouvre un peu plus grand la bouche. Quand il se réveille elle est endormie sur la cithare. Il la pousse du pied: « Va à la fenêtre et dis-moi ce que tu vois. » C’est l’aube. Le parc reste silencieux, on voit des hommes courir entre les arbres, vers le palais. Elle a peur. Le roi la considère, debout dans l’ouverture du mur. N’est-elle pas plus belle que n’était la plus belle de ses épouses? Comment a-t-il pu la voir si longtemps sans la remarquer? Il songe à la faire décapiter aussi mais il pense que ça n’a pas d’importance.