εις την πόλιν

L’attente était longue parce qu’alors, caravanes, charrettes, mules ou simples piétons, plus ou moins chargés de ballots, femmes en voitures fermées, chiens et volailles, étaient trop nombreux pour le débit à la porte, ralenti qu’il était par les contrôles. Des lascars à grandes moustaches, portant cuirasses brillantes, couleurs vives et hallebardes, d’un modèle inconnu pour la plupart, qui a chacun demandaient ce qu’il venait faire, qui il connaissait et posaient question sur question, sans qu’on pût deviner quelle question serait décisive, celle qui, pas moins futile que celles qui l’avaient précédée, ayant reçu une réponse, serait suivie d’un geste du bras qui soudain s’ouvrirait comme s’ouvre une barrière ou qui au contraire intimerait l’ordre de quitter la file, entrée refusée.

Entre l’Université et l’hippodrome, sur la voie impériale pavée de marbre, les janissaires en robes jaunes et rouges et hautes coiffes blanches, sur le parcours de l’empereur parsemaient des pétales de roses et vaporisaient des parfums, et devant l’empereur et derrière l’empereur, agitaient de lourds encensoirs d’où montaient d’épais nuages de parfum. De sorte que le peuple qui surgissait des petites rues serrées qui de la voie royale descendaient vers la mer de marbre reconnaissait par les narines le voisinage de l’empereur.

Mais je descendais ces ruelles pour aller dans une taverne boire de l’alcool anisé qu’un peu d’eau glacée transforme en une liqueur épaisse, blanche et forte, qui me console, que j’accompagne de poisson frit, de fromage frais, de légumes cuits en purée, de piment frais et de melon ou de raisin et de reprendre un verre jusqu’à cette ivresse légère qui me fait rentrer tendrement joyeux à la nuit tombée.

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Les quais, sauf aux premières heures du jour…

Les quais, sauf aux premières heures du jour, restaient dans l’ombre. Et tout au long de la journée la rive d’en face était baignée de soleil.

L’autre côté est plat, sans constructions ou quelques huttes de cannes. Toutes sortes d’oiseaux limicoles fréquentent les herbes, les joncs et les nénuphars flottants qui bordent la rivière.

Aux premières heures du jour seulement, la lumière très oblique du soleil éclaire cette partie de la ville qui regarde le fleuve, les façades des hauts palais qui dominent le fleuve. Un homme me dit: « Je t’ai vu à Bahawalpur, il y a plusieurs années, et tu étais parmi les musulmans! »

Une voix répond: « Non, je ne sais pas de quoi tu parles. Je n’ai jamais été à Bahawalpur et je suis ici pour rencontrer celui qui, sur le talus de la rivière, joue de la flûte, pour charmer les vachères. »

Mais l’homme: « Je t’ai vu à Bahawalpur parmi les porteurs de barbe, parmi les hommes aux longues robes et tu remuais les mains. Les hommes autour de toi hochaient la tête et souriaient de plaisir. »

Pourtant à Bahawalpur je quittais rarement la chambre et, lorsqu’il m’arrivais de sortir du petit appartement pour marcher un peu sous le soleil, je ne parlais à personne.

La pluie va tomber, les feuilles des quelques bosquets qui restent au bord du fleuve vont briller comme couvertes de salive mais le vacher à la peau bleue restera invisible.

l’homme aux sacs

Je les ai vus sur la place, non loin de la loge. Il était assis sur une des bornes en pierre blanche qui sont sur le devant. Un homme lui a demandé pourquoi il ne se vêt que d’un manteau seul. Alors il a rit et a dit: « parce que le manteau est le vêtement des sages ». Plusieurs parmi l’assistance ont ri aussi, ce sont ceux qu’on peut appeler ses disciples, ceux qui viennent plus souvent que d’autres l’écouter et qui aiment parfois à lui rendre un service, à lui offrir à manger ou à boire.

Je n’aime pas leur rire.

Et puis il dit: « parce que la vérité est nue et que le vêtement est comme la parole. « 

Un homme était assis dans la rue, celle qui longe la préfecture urbaine à l’ouest. Il avait auprès de lui trois gros sacs, deux en bandoulière et un posé devant ses pieds. La nuit n’était pas encore tombée mais l’ombre montait dans les rues.

La rue est étroite et le soleil n’y donne qu’en milieu de journée, pour peu de temps. Le portail de la préfecture sur cette rue reste toujours fermé et il n’y a de fenêtre qu’à partir de l’étage, très haut, des fenêtres protégées par de gros barreaux couverts de poussière. Jamais on n’y voit nulle lumière. Le mur est de gros moellons grossièrement équarris.

L’homme était d’âge mûr, entre quarante et cinquante ans, ses cheveux longs et sales, sa barbe, longue aussi, avait des reflets roux et il semblait très découragé.

Deux hommes vinrent à passer, le premier était jeune, de belle allure et précédait d’une vingtaine de pas un vieillard vêtu d’un manteau gris et qui s’appuyait sur un long bâton comme en ont les bergers. L’homme aux sacs se leva à leur approche et s’adressa au jeune homme:
« Le jeune homme connaissait-il un endroit où je pourrais passer la nuit? » L’autre lui répondit que non loin (et il fit le geste du bras) il y avait plusieurs auberges. L’homme aux sacs dit: « Je n’ai pas d’argent. ». « Oh, dans ces conditions, il te faudra dormir dehors. C’est que, vois-tu, dans cette ville, on n’a rien sans rien. De l’autre côté de la préfecture » (et il refit un geste du bras: une large courbe qui sautait par-dessus le palais) « il y a une place avec une loge où tu pourras peut-être te faire une place pour la nuit. Si tu sais t’arranger avec les mendiants qui l’occupent. » (Oui, j’ai vu cette place, deux groupes de mendiants étaient dans la loge, autour de deux feux qu’ils avaient faits, les voûtes de la loge étaient noires et la fumée y faisait des nappes lentes qui s’échappaient par les côtés. Personne que les mendiants ne s’y tenait.) « Et s’il ne veulent pas de toi, il te faudra dormir dans la rue. Bah, ce n’est pas si terrible: les nuits ne sont pas encore très froides. »

Et il s’en fut. Pendant ce temps le vieillard était passé, de son pas lent. Il n’avait pas tourné la tête ni modifié sa marche. Le jeune homme ne tarda pas à le dépasser à nouveau. Alors le vieillard revint sur ses pas et s’adressa à l’homme aux sacs qui était resté debout. « Qu’y a-t-il dans tes sacs ?
– Pourquoi te le dirais-je?
– Parce que je peux te trouver une place pour la nuit. Qu’y a-t-il dans tes sacs?
– Si je ne te le dis pas, m’y mèneras-tu tout de même?
– Non.
– Des livres, il y a des livres dans mes sacs. »

Le vieillard fronça les sourcils (il regardait les sacs). « Quelle sorte de livres?
– Je croyais que tes pareils affectaient de ne pas savoir lire. »

Le vieillard tourna à nouveau les talons, fit une quinzaine de pas puis revint. L’homme aux sacs n’avait pas bougé.

Soleil de la Loi

Des feux brûlent un peu partout dans le village. Les hommes passent curieusement hagards et noirs. Où est Soleil-de-la-Loi? Je ne les ai jamais vus comme ça et j’ai peur. L’un vient, s’arrête devant moi et me regarde de très près, son nez me touche presque, il dit: Je te reconnais, tu étais avec l’Imposteur. Mes dents claquent. Son visage est luisant de sueur, noir et luisant de sueur. Ses yeux suent la haine: Tu es l’étranger qui est venu avec l’imposteur. Mon maître coupé en deux par le milieu du corps, à coup de haches. Pas d’odeur, son ventre ouvert, purifié par le sang. Je tire le turban. Je dis: ton turban est mal noué, et je tire sur une boucle. Et tout le paquet lui tombe sur les yeux: je prends mes jambes à mon cou. Seigneur, mon maître coupé en deux, ses tripes qui s’étalaient sur le sable, ointes de sang et il ouvrait les mains, ouvrait la bouche et tournait les yeux. Beaucoup de gens pleuraient. L’autre s’est mis à crier mais personne ne l’entend.

Une fumée épaisse monte des bûchers, et une odeur sucrée. Je m’appuie à un mur pour souffler. Si je ne trouve pas Soleil-de-la-Loi très vite je suis mort.

ville

Les rues sont droites et perpendiculaires les unes aux autres, cependant elles ne sont pas larges. Au milieu de la ville est le palais du prince. Ce n’est plus un prince qui l’habite, c’est ce que m’explique ironiquement mon guide, c’est la famille du prince, ses descendants dégénérés. Il récite une épopée: sa chevelure de feu dépassent les chevelures de ses compagnons et son regard glace le cœur de ses ennemis. Le sang divin s’est mélangé, appauvri et il a disparu. Pourtant j’ai vu le jour de mon arrivée le prince sur la place du marché, le prince d’aujourd’hui. Certes il est gras et laid mais la foule touchait sa litière comme elle aurait touché une relique. La rue donne sur un côté du palais, obscure, fermée par les moellons rustiqués du mur.

Des uniformes rouges, égarés, passent tout au bout, dans l’ombre. Et j’entends l’écho de vocables familiers résonner dans le vide. Qui me connaîtrait ne me reconnaîtrait pas sous les haillons qui me couvrent.

L’ombre de la rue est fraîche. Mon compagnon et moi-même sommes vêtus de semblables haillons puants et sa voix résonne. Nous nous approchons du palais. Mon guide parle une langue qui m’est inconnue, je veux dire qui m’est inconnue à moi aujourd’hui, et pourtant je comprends sans mal tout ce qu’il me dit. Son discours est plein d’ironie et de haine, plein de mépris. Il dit: c’est une ville pourrie ici, rien de bon ne peut sortir d’une telle ville, ce sont des chiens, les habitants d’une telle ville, des chiens pouilleux et des chiens parfumés, affamés ou gras, hargneux ou lâches. Il parle sans arrêt et je dois être habitué à l’entendre parce que je ne dis rien, je ne hoche même pas la tête ni ne grogne pour signifier que j’écoute, j’écoute pourtant, j’écoute sans rien dire et je marche à côté de lui. Je sens mauvais mais lui plus encore que moi. Voilà où s’arrête mon souvenir.