Une île

Une île. Il habitait une île, l’intérieur, dans les montagnes. Il venait d’ailleurs comme beaucoup en bas, dans les villes près du rivage, mais peu ici dans les montagnes. Les habitants des montagnes sont pour la plupart nés dans l’île, nés dans les montagnes de l’île.

En bas, près du rivage, lorsque on dit « dans la montagne », c’est pour dire dans les hauteurs de la ville ou au-dessus, les villages auxquels on accède en remontant les vallées qui débouchent près de la ville. Pour les autres villages de montagne, on dit « dans les montagnes », même si, vu de loin, il semble que l’île elle-même soit une grosse montagne posée sur la mer.

Les habitants de la montagne n’aiment pas la mer. Ils descendent rarement jusqu’au rivage. Ils descendent en ville lorsqu’ils en ont besoin, pour faire des achats, du commerce ou des démarches administratives. Et lorsqu’ils descendent en ville, ils évitent le front de mer. La mer leur fait peur ou les rend mélancoliques. Lire la suite

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Bali à la radio

Radio: à Bali des coqs tout le temps sur la bande son. J’imagine des maisons à grands toits, avec des galeries sur le devant, sur pilotis, perchées au-dessus de rues couvertes de gazon. D’herbe verte où se promènent les crêtes rouges des coqs. Et les hommes en sarongs et chemisettes, un calot sur la tête. Voilà ce que j’imagine. Je m’y verrais bien, presque comme je suis, tapant sur mon clavier, avec les cris des coqs dehors, des chansons de variétés aux inflexions arabes et chinoises, aigres, dans un poste de radio non loin. Mais sur le soir, plus loin, du côté du temple, le son d’un gamelan. Le gamelan, doux et énervant, que je ne peux écouter que mhashish, alors, c’est comme l’eau fraîche d’un torrent qui coule à travers moi.

le bar sur la plage

Le bar est tout de suite derrière la plage, sur une terrasse de béton. Sur les côtés la terrasse s’efface et les rues du village imperceptiblement commencent par là. Des cannes sèches et foulées, des emballages de confiserie qui ont pris un peu de la couleur du sable. De chaque côté de la plage partent des quais de bois et les bateaux sont rangés contre ces quais.

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le passage des glaces

Il fit de plus en plus froid. J’étais comme malade et ne savais plus pourquoi j’étais sur ce bateau. La capitaine ne disait rien de la destination, pourquoi nous allions ainsi vers le froid. J’avais comme un capuchon de brume sur la tête. Je lisais un gros livre, long et compliqué. J’avais du mal à en suivre l’intrigue. Le cuisinier me demandait combien de pages j’avais lu dans la journée et où j’en étais et il riait. Je revenais sans cesse en arrière, attention sans cesse distraite par la rêverie mais une rêverie qui ne décollait pas beaucoup du roman. Je partais sur une fausse piste, la suivais sur plusieurs dizaines de pages, jusqu’à ce que je sois tout à fait égaré. Dans une fièvre vague et toujours dans le fracas des machines. Si je montais sur le pont, c’était enveloppé dans deux grosses couvertures et même ainsi je grelottais, claquais des dents, j’étais transi. On vit d’abord quelques petits icebergs puis plus gros, de plus en plus gros et de plus en plus nombreux. Le temps se fit clair et le froid sec. On naviguait maintenant au milieu de la glace. Le capitaine était à son affaire, tendu, joyeux, tout de décisions rapides. J’allais un peu mieux. J’étais monté dans la cabine de pilotage, le capitaine m’expliqua avec un sourire féroce: une erreur et nous serions broyés entre deux plaques de glace. Le vent souffla et le ciel se couvrit à nouveau de nuages noirs. De forts courants avaient écarté la glace mais des blocs se précipitaient sur l’étrave. Je rêvai ainsi: nous nous étions séparés de l’armée dans la plaine, devant la ville, dans la plaine près des vaisseaux, près du champ de bataille. Et nous étions partis dans la montagne, nous nous étions perdus loin de l’armée dans un pays inconnu. Nous étions une petite troupe et nous avions beaucoup marché dans la neige. Il y avait des femmes, des guerrières. Nous étions deux chefs et il n’est pas d’abord très net lequel des deux je suis. Mais il y a une scène. Les femmes sont en face de nous, on ne les voit pas bien. Nous avons déposé nos manteaux et revêtu nos armures. Nous avons coiffé nos casques. Le vent fait vibrer les aigrettes et le métal étincelle. Les femmes avancent vers nous. Je ne me souviens plus exactement. La scène est couverte d’une couche épaisse de neige poudreuse. Et au milieu il y a quelque chose comme un gouffre, en entonnoir. Ou alors il y a deux scènes. Toutes deux couvertes de neige. Sur la première, c’est notre séparation d’avec l’armée, nous sommes enveloppés dans nos manteaux et sur la tête nous n’avons pas nos casques mais des bonnets de feutre. La première, c’est un paysage rocheux et chaotique et les rochers font une spirale irrégulière au centre de quoi il y a un gouffre, mais ce n’est pas net. On ne voit pas le gouffre mais on sait qu’il y a là un gouffre. Le ciel est noir. La seconde scène serait alors sur un plateau avec des sapins irrégulièrement plantés. Un ciel opaque mais clair (et les casques étincellent comme s’il y avait du soleil). Les aigrettes vibrent et il passe des éclairs blancs sur le métal noir des casques. Entre les femmes et nous le vent lève des tourbillons de neige. Les femmes avancent vers nous et la reine plus vite que ses compagnes. Elle marche devant ses guerrières, entourée par ses chiens, elle marche au-devant d’un pas rapide et sans pause. Elle est encore loin, elle semble voler sur la neige. Les chiens s’enfoncent, sautent et font un nuage blanc autour d’elle. Le héros allonge le pas en avant de notre troupe, son pas est ferme et il sourit. Je viens au-devant de la reine. Je sais qu’elle a été frappée d’amour, je veux bien me livrer à elle, je sais que cette guerre va cesser, qu’il suffisait que l’un de nous deux cède. Aussi j’ôte mon casque et je le jette sur le côté, je délace mon armure. Je souris et je tends les bras. Je jette dans la neige l’épée, les lances, je jette le bouclier, je dénoue le casque et je le jette, il roule et le cimier se plante dans la neige, je défais le baudrier et la cuirasse et les fais tomber à mes pieds. J’écarte les bras. Il suffisait que moi j’accepte de lui offrir ma soumission. La reine continuait d’avancer et la meute de ses chiens autour d’elle qui montrent les dents. Rien n’a changé du regard de la reine. Alors je comprends. Je me tourne vers mes compagnons et je les appelle mais je suis trop loin en avant d’eux. Ils se mettent à courir vers moi mais leurs mouvements sont lourds, lents, mangés par la neige. Je me suis retourné et je cours pour fuir. Les chiens sont tout près de me rattraper. Je saute dans un arbre proche. La peur serre mon cœur, mon ventre et mes couilles. J’appelle la reine, je m’étonne et l’invoque. Les chiens sautent autour de l’arbre. La reine tire une flèche du carquois, la pose sur son arc à triple courbure et me la décoche. Elle me traverse le larynx et la nuque dans un craquement. Je tombe de l’arbre. J’arrache la flèche de ma gorge et je tombe dans la neige au pied de l’arbre. Les chiens se précipitent et la reine au milieu d’eux. Elle se penche sur moi, m’ouvre la poitrine et en extrait le cœur qu’elle mange. Elle porte mon cœur dégouttant de sang à sa bouche et y plante ses dents, le sang gicle, coule sur ses mains et barbouille ses joues, ses lèvres et son menton. Elle est habillée d’une tunique de peau, souple comme une étoffe sur sa peau nue. A ce moment-là j’ai l’impression d’être éveillé, de sentir sous moi le matelas où je suis couché, où je me tourne, mais la vision reste devant mes yeux, nette. L’angoisse me tient et je sens mon sexe noué dans une érection douloureuse. La reine mord dans mon cœur et le sang dont il était gorgé gicle sur son visage et ses mains et il tache la neige. Je m’éveille tout à fait. Vacarme des machines, la coque craque de toutes parts. Le cuisinier est penché sur moi: « Tu avais les yeux ouverts et ne semblais rien voir. On est en train de passer le cap. Tu devrais monter sur le pont. » Impossible de dire si c’est le jour ou la nuit. Impossible de distinguer la mer du ciel. Le navire est pris dans un tourbillon universel. Il faut se tenir ferme au bastingage. A bâbord il y a une terre qu’on voit parfois entre les vagues noires, une terre aride, sans arbre. Et sur la terre sont allumés de gigantesques bûchers qui montent comme des chevelures et se reflètent dans le ciel.

l’île du lion (le rêve)

Je me tourne sur le matelas. Longtemps que j’ai perdu l’habitude de me lever au premier réveil. Ça fait plusieurs jours que nous tirons plein nord et je commence à sentir un peu de froid, surtout un méchant courant d’air qui me passe sur la tête. Je mets un pan de drap par-dessus et j’essaie de retrouver le fil du rêve interrompu.

Le navire est au mouillage, seul au milieu de la baie. Il est près de midi. L’air est frais, soleil de décembre, pas un nuage. Je m’accoude au bastingage, je fume une cigarette en clignant des yeux, ébloui par le soleil. Pas de bruit sauf un cri d’oiseau et le petit signe noir dans le ciel seul mouvement ou par moment une rafale de vent qui frise la surface de l’eau et fait siffler le métal du navire et clapoter l’eau contre la coque. Le spectacle est net. Le relief de l’île, les collines jaunes avec des petits bouts de forêts sur les hauteurs, plutôt pelé dans l’ensemble. La terre ocre jaune caillasse en reliefs une série de rides verticales. Sur la gauche de la plus haute colline l’herbe est sèche et jaune roux où elle pousse plutôt sur l’ubac, les arbres par taches plus ou moins denses, les yeuses vert noir clairsemées ou les oliviers vert gris au-dessus de la ville qui est à gauche sur la baie, un peu au-dessus du niveau de l’eau. Ce qu’accoudé au bastingage, au sortir de l’escalier de coursive, ce qu’on voit d’abord dans le balancement vertical masse de pierre terre qui émerge de la surface bleu nuit et le silence, nulle vie pas un nuage au ciel et les arbres, ce ne sont que de très vagues nuances vertes par endroits, comme perdue dans l’ombre. Et à gauche, un peu au-dessus du niveau de l’eau, il y a un village ou une petite ville, le haut du village est abandonné, la peinture est tombée, des maisons sans toit et des maisons sans fenêtres, dessous quelques maisons peintes qui semblent habitées, juste au-dessus de la petite falaise, de l’escarpement rocheux, de rocher gris noir percé de quelques trous comme à dessein. De celui le plus important et où la mer pénètre, qui est à gauche, sort une passerelle ou embarcadère sur pilotis.

En milieu de matinée le canot à moteur est mis à la mer. Il ramène le maire et son conseiller. Je les accompagne. On les laisse au pied d’un escalier taillé dans le rocher, serrent les mains, puis le canot continue le long de l’escarpement rocheux. Me laisse, moi, en face de l’ouverture noire, sur le débarcadère. « Nous reviendrons vous prendre à cinq heures, me dit le matelot, à bientôt monsieur. »

Des couloirs dans la falaise. Au bout la bibliothèque, éclairée par des lampes à huile fixées sur les murs. Je rencontre quelques habitants, qui marchent dans la bibliothèque, avec ou sans livre, sans faire attention à moi. Des hommes vieux en robes longues. Il y a beaucoup de couloirs, je continue. Il y a plus de monde, pas seulement des vieillards maintenant, des hommes de tous âges et des femmes. Ils marchent ou lisent debout. Je n’en vois pas parler mais j’entends une rumeur de voix très basse. J’arrive dans une salle carrée où il y a tant de monde que j’ai de la peine à me frayer un passage. Il y a un éboulis qui donne dans la ville, dans la partie habitée de la ville. Des enduits clairs, bleu pâle, rose, jaunes et blancs, une grosse femme qui vend des pastèques, un âne qui passe chargé de légumes et à droite une terrasse de café ombragée d’une vigne, où il y a des vieux qui parlent et qui jouent aux cartes. Je continue à marcher vers l’amont. En amont les maisons sont abandonnées, l’enduit peint est tombé par plaques, certaines n’ont plus de toit, pour la plupart il y manque des tuiles, certaines ne sont plus qu’une façade, il y a des pans de mur effondrés, les plus riches sentent la pisse, l’herbe pousse au milieu de la rue, des saponaires sur les remblais, des petits figuiers s’enracinent au pied des murs, écartent les moellons.

En haut de la ville il y a un mur, pas très haut et en mauvais état, entre les dernières maisons vides et la colline. Au-delà du mur en amont il y a les collines, des terrasses avec des oliviers. Et au milieu du mur un éboulis, un tas de cailloux. C’est une brèche dans le mur et à l’endroit de cette brèche il y a un tas de cailloux, assez haut, et des enfants sur ce tas de cailloux, des garnements, l’homme qui passe à leur portée, ils lui jettent des pierres. Sûrement que là-haut ils attendent une bande rivale. Ou simplement ils gardent l’accès des collines. Prudemment je fais un long détour pour les éviter. Ou plutôt: je débouche devant le mur, au pied de la brèche. Ils me jettent des pierres. Alors je m’enfuis le long du mur. Ils se lancent à ma poursuite. Je prends à gauche, je rentre dans le village puis, après un petit détour, je reviens vers la brèche, ils sont tous derrière moi, un peu distancés. Il n’y a pour garder la brèche que deux petits, surpris par mon retour, qui n’ont que la ressource de siffler. Je grimpe sur le tas de pierre et je monte dans la colline. Ils ont abandonné la poursuite. A partir de là ça tient de la parabole. Au-dessus des oliviers c’est pelé, quelques genêts et des herbes sèches. Je rencontre plusieurs bêtes, jusqu’à ce qu’en haut, à l’heure de midi, je rencontre le lion.

A cinq heures je suis au rendez-vous sur l’embarcadère. C’est seulement sur le canot qui me ramène au bateau que je m’aperçois que je tiens un livre dans la main gauche. Je l’ai pris ou quelqu’un me l’a donné dans la bibliothèque. Il a sur la gouttière un fermoir assez complexe. Je renonce à l’ouvrir. Je remonte sur le bateau et je suis très fatigué. Je mange un morceau et je vais me coucher. Je m’endors tout de suite.

enroulé

Enroulé dans un sac de couchage tout à côté de la salle des machines. J’ai fait presque tout le voyage enroulé dans un sac ou dans des couvertures à même le sol, dans l’entrepont, pas loin de la salle des machines. Il y avait tout le temps le bruit des machines. Continuellement. Je m’endormais, rêvais, me réveillais avec le bruit des machines. Je dormais presque tout le temps. Non, c’est un peu exagéré, je dormais beaucoup, beaucoup plus que d’habitude, et je rêvais beaucoup. Je passais aussi beaucoup de temps allongé dans mes couvertures à me remémorer mes rêves, à me les raconter. Lorsque je me levais, j’allais dans la cuisine.

Je ne suis presque jamais allé sur le pont, la mer, le ciel, la lumière, le vent, vraiment pas envie, ça me faisait mal à la tête. Et pas envie non plus de revoir la femme du gros type en costume blanc, ou plutôt, envie peut-être mais je ne voulais pas. Une fois je suis resté une bonne heure à la regarder d’un pont supérieur. Elle était allongée sur son transat, à peu près nue, un tout petit deux pièces, le bas tellement petit que ça dépassait un peu de poil blond de toutes les lisières, et elle ne bougeait que pour se réajuster sur la toile du transat, soulevait le bassin. Je l’ai regardée pendant une bonne heure ensuite je suis redescendu dans ma couverture, un peu dormi, rêvé d’elle, me suis branlé et j’ai salopé ma couverture. Donc je ne remontais pour ainsi dire jamais. Pas seulement à cause d’elle, je l’ai dit: la lumière, le vent. Passais tout mon temps dans les entrailles du navire, pâlissais, ma peau brune pâlissait. Une fois le capitaine m’a dit: « Vous devriez venir souper avec nous. Vous vous lavez et je vous prête un de mes costumes, nous avons à peu près la même taille. » Non merci! Pour me retrouver à la table du capitaine avec le gros type et sa femme, faire montre d’esprit, dire des choses intéressantes, non merci.

Je me levais et j’allais dans la cuisine. Le cuistot était un nègre corpulent qui m’avait à la bonne. J’arrivais en dehors des heures de repas, il me donnait à manger, souvent des trucs avec du riz, épicés, ou des œufs au lard, avec ça il me servait de la bière ou du café. Il avait aussi des livres, des livres à lui dans un coin de sa cuisine, jaunis et graisseux. Il m’en prêtait un de temps en temps. Il en avait une trentaine dans une caisse, dans un coin de sa cuisine. En fait j’en avais tout le temps un, lorsque j’avais fini il m’en prêtait un autre. Je lisais le livre en mangeant et je le gardais pour retourner dans mes couvertures. Le cuistot n’était pas très bavard, ni moi.

M’arrivait aussi d’aller dans la salle des machines, je les aidais un peu, pas longtemps, une heure ou deux ou trois, permettais à un type d’aller s’aérer un peu. Les types me racontaient leurs histoires, des histoires terribles, je les écoutais mais je ne retenais rien, trop occupé par mes rêves. Il m’arriva que plusieurs s’enchaînèrent d’une nuit sur l’autre. Ce n’est pas une chose qui m’arrive souvent. Je rêvai des îles, une île puis l’autre.

Je raconte ça parce que tout à l’heure je me suis allongé, j’ai commencé à me raconter à nouveau l’île du lion, suivre le fil, la réécrire dans ma tête et peu à peu je me suis endormi et j’ai continué à rêver l’île du lion, la suite, une autre suite.

Et puis le coup de téléphone de Toussaint m’a réveillé. Me souviens plus de rien. Tant mieux.

lettre

SIX HEURES, la nuit est tombée sur les îles, il neige doucement. L’homme longe à grands pas le bassin gelé. Le quai résonne, la neige tremble. Il passe le petit pont, dans la galerie il tape la neige de son manteau et pénètre dans la maison. Des lampes qui pendent de la charpente, une seule brûle, elle éclaire faiblement le fond de la pièce. L’homme traverse la pièce en diagonale vers une porte au fond à droite. Il monte sur l’estrade, rejoint la porte et frappe trois coups. On répond, il tire la porte, une bouffée de vapeur chaude, une brusque lumière l’éblouit.

Herbes et joncs sont pris dans la glace. Jamais hiver ne fut si rude. Le petit vapeur s’éloigne de l’embarcadère. Il semble au passager qu’il quitte cette île pour n’y jamais revenir, laissant ses livres et ses statuettes.

Les Îles

L’ÎLE DU LION. Il devait être près de midi lorsque nous pénétrâmes dans l’anse. Ayant peu d’appétit, je quittai tôt la table et montai sur le pont contempler l’île en fumant une cigarette.

PREMIÈRE ÎLE. Si j’ai choisi cette île – mais je ne suis pas sûr de l’avoir choisie – c’est parce que si la température y est généralement douce il y neige parfois l’hiver.

J’habitais avec ma compagne une grande maison de bois foncé qui, comme les autres maisons de l’île, était bâtie sur de courts pilotis. L’unique ville était dotée d’un double système d’artères, un réseau complexe de canaux et de bassins, “places” autour desquelles se montaient les maisons, et, suivant ceux-ci, entourant ceux-là, des quais de bois reliés par des ponts étroits. Notre maison occupait avec une autre le fond d’un bassin à forme de trapèze allongé sur la hauteur et augmenté d’un rectangle dans le prolongement de la base. Il n’y avait pas de quai devant elle, de sorte que pour passer d’un côté du bassin à l’autre il fallait soit la contourner, et sa voisine avec elle, soit faire le tour du bassin. Une galerie couverte par la continuation du toit prenait la place du quai, elle communiquait à gauche (en regardant la maison, ce qui est la droite pour qui, de la maison, regarderait vers le bassin) avec le quai par un petit pont assez malcommode. La balustrade, régulièrement scandée par les piliers soutenant l’avant-toit et la galerie et qui finissaient par le bas en pilotis, s’interrompait à droite (pour qui regarde la façade) sur un escalier, en bois, comme à peu près tout sur cette île, dont la dernière marche était à la surface de l’eau et qui permettait d’accoster directement chez nous. Derrière cet escalier s’ouvrait l’unique porte de la maison, large et haute, dont chaque montant était sculpté de figures grotesques et lisses, grimaçantes ou érotiques. L’intérieur n’était aménagé que d’une estrade au fond, contre le mur de gauche, sur laquelle étaient posés les lits, grands coussins plats servant de matelas ou l’hiver de couvre-pieds et couvertures à dessins géométriques, et d’un banc tout le long du mur faisant face à la porte. Les poutres de la charpente étaient sculptées comme les montants de la porte mais plus finement et elles mettaient en scène une sensualité plus violente. De ces poutres pendaient de grosses lampes à huile en bronze, trois, à un mètre quatre-vingt du sol environ. Le reste de l’ameublement consistait en deux braseros, un petit, mobile, et un grand sur lequel on faisait la cuisine, deux coffres dont l’un était sculpté comme les poutres et les montants de la porte et l’autre seulement de quelques motifs sur les arêtes. Plus une table basse, dans le coin gauche de l’estrade, écritoire sous lequel je croisais les jambes, une lampe à huile était posée dessus. J’avais fait ajouter des étagères sur le mur de la porte, au-dessus des coffres, pour servir de bibliothèque. A part quelques nattes sur le plancher, différents objets et vêtements éparpillés, quelques coussins sur le banc, il n’y avait rien d’autre. Ce qui faisait paraître la pièce très grande. Cette maison ne contenait qu’une partie de mes affaires, l’autre et la plus grande partie des affaires de ma compagne étaient restées, à cause de notre lenteur à déménager, dans la maison de celle-ci, plus petite et d’un bois plus clair. La façade de cette maison donnait sur l’augment rectangulaire du bassin dont notre maison occupait avec une autre le sommet. Alors que toutes les maisons occupant la partie principale du bassin, dont la nôtre, étaient de construction traditionnelle et bien que la maison de ma compagne fût, elle aussi, de construction traditionnelle, elle était environnée de petites maisons modernes en contreplaqué blanc. Elle était plus petite et d’un bois plus clair que celle précédemment décrite, moins ornée, elle n’était sculptée que sur les montants de la porte, plus grossièrement. Nous y couchions souvent, presque autant ou même sans doute plus que dans la nouvelle.

Lorsque je revins de l’île du lion, ce devait être vers la fin octobre. Longeant les canaux, je gagnai directement ma maison, au fond du bassin. Ma compagne était absente et je m’endormis rapidement, le livre posé sur un des rayons de la bibliothèque d’où je ne l’ai pas bougé depuis.

LE LIVRE avait été posé à plat sur la deuxième étagère. Le livre était posé sur le deuxième rayon de la bibliothèque, à plat, légèrement de travers, le dos vers l’extérieur, avec à sa droite plusieurs livres debout ou penchés et à sa gauche une statuette de schiste noir. Il y avait d’autres statuettes sur la bibliothèque et plus de livres dans la pièce. Ils étaient entassés en plusieurs endroits, surtout à côté de la table basse occupant le coin gauche au fond de l’estrade, sur cette table une assez grosse lampe à huile en bronze, sur le coin supérieur gauche, à quelques centimètres du mur, là superficiellement brûlé. Sur le milieu de la partie droite de la poutre située en avant du rebord de l’estrade est sculpté un monstre assis de face, au membre érigé, que tiennent deux femmes. Leurs seins sont lourds. Le bois est lisse et brillant, presque noir. Devant la porte un escalier descend dans l’eau verte avec à sa droite un poteau planté dans la vase où accrocher les amarres. Le bois des constructions provient des forêts de l’intérieur de l’île dont toutes les essences ont en commun l’imputrescibilité et la résistance au séjour dans l’eau. Ces forêts bien qu’exploitées sont inhabitées.

Les deux maisons occupaient le fond d’un bassin de forme trapèze et allongée. Celle de droite était légèrement plus petite et d’un bois moins foncé. Aucun quai ne passait devant ces deux maisons de sorte que pour passer d’un côté du bassin à l’autre, il fallait soit les contourner soit faire le tour du bassin, ce qui, compte tenu de l’augment rectangulaire qui l’affectait sur sa base, était beaucoup plus long. Les deux maisons avaient chacune une galerie couverte sur le devant, chacune reliée avec un quai. Les deux galeries ne communiquaient pas entre elles. L’espace vide entre les deux maisons était rempli de plantes sauvages, des joncs.

Les forêts de l’intérieur de l’île, d’où provient le bois de toutes ses constructions, sont inhabitées. Les essences sont multiples et donnent un bois plus ou moins dur, plus ou moins clair. Les plus grands arbres donnent un bois très foncé, presque noir, avec des reflets bleus, très dur. Les maisons les plus anciennes sont faites dans ce bois.

UNE PIROGUE glisse sur l’eau opaque du canal. Un homme la pousse d’une gaffe. Elle traverse maintenant le grand bassin et se dirige vers la maison qui en occupe à gauche le fond. A l’avant, sur un banc, est posé un groupe sculpté dans un bois dur et noir: un monstre assis, de face, et deux femmes qui tiennent son membre, érigé. Leurs pieds sont cambrés et leurs chevilles fines. Le sculpteur a dû faire poser. Celle de droite est allongée sur les genoux et sur un coude, ses fesses sont écartées.

Sur la proue de la pirogue qui approche de la maison noire est sculpté un monstre assis, de face, et deux femmes qui tiennent son membre. Leurs pieds sont cambrés et leurs chevilles fines. La même figure est symétriquement sculptée de l’autre côté de la proue qui avance au-dessus de l’eau calme, verte et opaque. La pirogue est faite dans ce bois d’un brun très foncé, presque noir, que donnent les plus grands arbres de l’intérieur.

L’homme est assis sans chemise sur l’arrière de la pirogue. La pale de sa pagaie est peinte. Lorsque la barque a passé le poteau planté dans l’eau qui sert de bitte d’amarrage, on aperçoit sur sa poupe un relief de bois noir: un monstre assis au membre érigé que tiennent deux femmes. Pieds cambrés, chevilles fines, fesses écartées.

L’ÎLE AUX SINGES. Il nous reçut peu après, vêtu d’une blouse blanche passée sur le gilet de son costume noir. Il était grand, mince, portait une barbe noire et des lunettes. Il nous souhaita le bonjour en s’excusant de ne pas avoir été là, sur le débarcadère, pour nous accueillir. Il avait d’abord fallu finir quelque chose d’urgent dans le laboratoire. Il changea sa blouse contre la veste du costume et nous conduisant au salon me dit qu’il connaissait l’objet de ma visite et qu’il ferait tout pour que mon séjour se passe dans les meilleures conditions possibles.

SECONDE ÎLE. Avant, j’étais peintre. Sur une autre île, plus au sud. J’ai exercé le métier de peintre à fresque au début de mon séjour dans les îles. L’île était plus sèche et plus grande. Je n’avais été que très rapidement formé aux règles. Mes commandes venaient habituellement de maisons modestes, quelques fois de maisons riches. Je peignais habituellement des maisons modestes, quelquefois des maisons riches. L’île était plus sèche et plus grande. Toutes les maisons y étaient blanches, assez basses et avaient des toits plats. J’habitais une petite maison chaulée, près de la mer, derrière une plage. Toutes les maisons de l’île étaient blanchies à la chaux. La mienne était située derrière des touffes d’herbe sèche face à la mer. Elle était basse, avec un toit plat, ne comportait qu’une pièce. J’habitais une petite maison au toit plat et aux murs blanchis à la chaux, derrière une plage, face à la mer. La pièce unique était meublée d’un lit bas et étroit dans le coin gauche du mur du fond.

J’évoquerai maintenant l’épisode le plus marquant de mon séjour sur cette île.

Comme je peignais les murs d’une maison riche, c’était tout au début de mon travail, je me souviens que lorsque je la vis pour la première fois je venais juste de terminer l’enduit. Elle était la fille du maître de maison. Elle avait pour amie une étrangère aux cheveux blonds, du même âge qu’elle. Son amie était discrète. Une seule fois, c’était dans un pré où poussaient quelques amandiers, nous nous étions tous trois dénudés, toutes deux me saisirent. Le père apprit quelque chose et me fit bastonner. Je représentai cette histoire à fresque dans deux maisons. Puis je quittai l’île.

J’HABITAIS dans le quartier est de la ville, une maison qui donnait sur une place carrée. Ma maison était basse, blanchie à la chaux, elle ne comportait que deux pièces. La façade était percée d’une porte et d’une fenêtre. Toutes les maisons de la ville était blanches. Celles des quartiers récents étaient basses. Les maisons de la vieille ville s’élevaient parfois jusqu’à trois étages. Il n’y avait qu’une ville sur l’île où j’exerçais le métier de peintre, située dans une plaine assez vaste, un peu en arrière de la côte. Le cours d’eau qui la traversait du nord au sud faisait une boucle. Les rues des quartiers récents étaient plus larges et régulières, parfois plantées d’arbres. Les plus pauvres habitaient dans la vieille ville, les plus riches sur les collines avoisinantes, au milieu des jardins.

L’ÎLE DU LION. Quand le lendemain matin le capitaine Flush de retour dans l’anse envoya un canot pour me reprendre, j’avais peu dormi et je n’emportai de l’île qu’un livre que je plaçai sur les rayons de la bibliothèque, dans ma maison de bois, et que je n’ai jamais ouvert.

Nice – Rourebel, 1973