nostalgie 2 (la grande île)

Je le trouvai au bord de la mer. Le ciel était déjà sombre. Sous cette latitude et en cette saison la soirée est courte. Il était assis en contrebas parmi les rochers, sur un banc de pierre, sa tête appuyée dans ses mains, le visage tourné vers le point de l’horizon où le soleil venait de disparaître. Comme il ne bougeait pas à mon approche, je m’assis à côté de lui et avec lui regardai cette partie étroite de l’horizon encore vaguement lumineuse.

De la mer montait une odeur suave, les vagues ne faisaient qu’un froissement très doux au-dessous de nous. Je frissonnai. Je sentais croître en moi la nostalgie.

Baissant la tête vers le sol, il dit: « J’avais dix-huit ans lorsque j’ai quitté ma patrie. Pendant de nombreuses années j’ai voyagé, j’ai vécu sans souci du passé ni de l’avenir. Non que je n’y pensasse pas mais tout, passé, présent et avenir, m’apparaissait dans la même lumière. Cela fait plusieurs années que je suis installé ici. Combien sommes-nous ici à vivre loin de chez nous. Il y a dans cette ville des hommes qui viennent de pays dont nous ne connaissons pas même le nom. Eux aussi sont exilés, eux aussi sont loin de chez eux. » Il ajouta d’une voix sourde: « Mais aussi loin que nous, c’est impossible. » Il me saisit le bras et continua ainsi: « A quoi cela a-t-il servi que nous nous tirions de tant de dangers? Vous, moi et les autres, que croyez-vous que nous trouverions en rentrant chez nous? Nous sommes oubliés, nous ne sommes plus que des noms et de vagues souvenirs auxquels nous ne ressemblons plus depuis longtemps. » Comme il se taisait je dis: « Que vous importent les gens? Moi, c’est vers le sol et le ciel de ma patrie, sa lumière et ses odeurs, qu’il me tarde de retourner.

– Mais ce que vous appelez votre patrie appartient à d’autres, d’autres qui verront en vous un étranger et en qui vous verrez des étrangers. Ce n’est plus que dans votre tête que vous avez encore une patrie. Pour moi, je constate avec effroi que lorsque je veux me rappeler telle chose ou tel lieu, je n’arrive qu’à évoquer, et avec peine, une image inconsistante et qui s’évanouit vite sans laisser de regret. A l’opposé, parfois, sans que je m’y attende, m’arrive comme un éblouissement tout un pan de cette réalité que je cherchais en vain à atteindre, me revient tout un monde. Mais je ne m’y trompe pas, ce qui surgit ainsi, ce n’est que le passé, à jamais perdu. Qu’apporteriez-vous à votre patrie? Qu’a-t-elle à faire de votre cadavre? Nous habitons ici mais nous n’y sommes pas chez nous, cependant si nous retournions d’où nous sommes venus nous n’y serions pas chez nous davantage. Nous n’avons de patrie nulle part. Il y a longtemps que nous ne sommes plus de ce monde. »

La brise venait de tourner et ce n’était plus l’odeur de la mer qu’elle apportait. Sans m’en rendre compte je m’étais mis à humer la nouvelle odeur. Il s’était levé et me dit: « Venez, on doit nous attendre. » Nous remontâmes par l’escalier de ciment au milieu des rochers. En haut, des lanternes de papier étaient dressées qui nous éclairaient de loin.

Publicités