ambulance

Une ambulance, le gyrophare tournoyant, traverse en silence le paysage couvert de neige.

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Gabriel

Il le regardait et n’était pas sûr de ce qu’il voyait. Il avait neigé de gros flocons mous vers le matin. Les masses de nuées noires et compactes dérivaient à présent vers l’intérieur. Et le premier rayon de soleil traversa le double vitrage. Une sonate de Scarlatti passait à la radio, comme tous les matins à cette heure-ci, depuis leur arrivée du moins.

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le passage des glaces

Il fit de plus en plus froid. J’étais comme malade et ne savais plus pourquoi j’étais sur ce bateau. La capitaine ne disait rien de la destination, pourquoi nous allions ainsi vers le froid. J’avais comme un capuchon de brume sur la tête. Je lisais un gros livre, long et compliqué. J’avais du mal à en suivre l’intrigue. Le cuisinier me demandait combien de pages j’avais lu dans la journée et où j’en étais et il riait. Je revenais sans cesse en arrière, attention sans cesse distraite par la rêverie mais une rêverie qui ne décollait pas beaucoup du roman. Je partais sur une fausse piste, la suivais sur plusieurs dizaines de pages, jusqu’à ce que je sois tout à fait égaré. Dans une fièvre vague et toujours dans le fracas des machines. Si je montais sur le pont, c’était enveloppé dans deux grosses couvertures et même ainsi je grelottais, claquais des dents, j’étais transi. On vit d’abord quelques petits icebergs puis plus gros, de plus en plus gros et de plus en plus nombreux. Le temps se fit clair et le froid sec. On naviguait maintenant au milieu de la glace. Le capitaine était à son affaire, tendu, joyeux, tout de décisions rapides. J’allais un peu mieux. J’étais monté dans la cabine de pilotage, le capitaine m’expliqua avec un sourire féroce: une erreur et nous serions broyés entre deux plaques de glace. Le vent souffla et le ciel se couvrit à nouveau de nuages noirs. De forts courants avaient écarté la glace mais des blocs se précipitaient sur l’étrave. Je rêvai ainsi: nous nous étions séparés de l’armée dans la plaine, devant la ville, dans la plaine près des vaisseaux, près du champ de bataille. Et nous étions partis dans la montagne, nous nous étions perdus loin de l’armée dans un pays inconnu. Nous étions une petite troupe et nous avions beaucoup marché dans la neige. Il y avait des femmes, des guerrières. Nous étions deux chefs et il n’est pas d’abord très net lequel des deux je suis. Mais il y a une scène. Les femmes sont en face de nous, on ne les voit pas bien. Nous avons déposé nos manteaux et revêtu nos armures. Nous avons coiffé nos casques. Le vent fait vibrer les aigrettes et le métal étincelle. Les femmes avancent vers nous. Je ne me souviens plus exactement. La scène est couverte d’une couche épaisse de neige poudreuse. Et au milieu il y a quelque chose comme un gouffre, en entonnoir. Ou alors il y a deux scènes. Toutes deux couvertes de neige. Sur la première, c’est notre séparation d’avec l’armée, nous sommes enveloppés dans nos manteaux et sur la tête nous n’avons pas nos casques mais des bonnets de feutre. La première, c’est un paysage rocheux et chaotique et les rochers font une spirale irrégulière au centre de quoi il y a un gouffre, mais ce n’est pas net. On ne voit pas le gouffre mais on sait qu’il y a là un gouffre. Le ciel est noir. La seconde scène serait alors sur un plateau avec des sapins irrégulièrement plantés. Un ciel opaque mais clair (et les casques étincellent comme s’il y avait du soleil). Les aigrettes vibrent et il passe des éclairs blancs sur le métal noir des casques. Entre les femmes et nous le vent lève des tourbillons de neige. Les femmes avancent vers nous et la reine plus vite que ses compagnes. Elle marche devant ses guerrières, entourée par ses chiens, elle marche au-devant d’un pas rapide et sans pause. Elle est encore loin, elle semble voler sur la neige. Les chiens s’enfoncent, sautent et font un nuage blanc autour d’elle. Le héros allonge le pas en avant de notre troupe, son pas est ferme et il sourit. Je viens au-devant de la reine. Je sais qu’elle a été frappée d’amour, je veux bien me livrer à elle, je sais que cette guerre va cesser, qu’il suffisait que l’un de nous deux cède. Aussi j’ôte mon casque et je le jette sur le côté, je délace mon armure. Je souris et je tends les bras. Je jette dans la neige l’épée, les lances, je jette le bouclier, je dénoue le casque et je le jette, il roule et le cimier se plante dans la neige, je défais le baudrier et la cuirasse et les fais tomber à mes pieds. J’écarte les bras. Il suffisait que moi j’accepte de lui offrir ma soumission. La reine continuait d’avancer et la meute de ses chiens autour d’elle qui montrent les dents. Rien n’a changé du regard de la reine. Alors je comprends. Je me tourne vers mes compagnons et je les appelle mais je suis trop loin en avant d’eux. Ils se mettent à courir vers moi mais leurs mouvements sont lourds, lents, mangés par la neige. Je me suis retourné et je cours pour fuir. Les chiens sont tout près de me rattraper. Je saute dans un arbre proche. La peur serre mon cœur, mon ventre et mes couilles. J’appelle la reine, je m’étonne et l’invoque. Les chiens sautent autour de l’arbre. La reine tire une flèche du carquois, la pose sur son arc à triple courbure et me la décoche. Elle me traverse le larynx et la nuque dans un craquement. Je tombe de l’arbre. J’arrache la flèche de ma gorge et je tombe dans la neige au pied de l’arbre. Les chiens se précipitent et la reine au milieu d’eux. Elle se penche sur moi, m’ouvre la poitrine et en extrait le cœur qu’elle mange. Elle porte mon cœur dégouttant de sang à sa bouche et y plante ses dents, le sang gicle, coule sur ses mains et barbouille ses joues, ses lèvres et son menton. Elle est habillée d’une tunique de peau, souple comme une étoffe sur sa peau nue. A ce moment-là j’ai l’impression d’être éveillé, de sentir sous moi le matelas où je suis couché, où je me tourne, mais la vision reste devant mes yeux, nette. L’angoisse me tient et je sens mon sexe noué dans une érection douloureuse. La reine mord dans mon cœur et le sang dont il était gorgé gicle sur son visage et ses mains et il tache la neige. Je m’éveille tout à fait. Vacarme des machines, la coque craque de toutes parts. Le cuisinier est penché sur moi: « Tu avais les yeux ouverts et ne semblais rien voir. On est en train de passer le cap. Tu devrais monter sur le pont. » Impossible de dire si c’est le jour ou la nuit. Impossible de distinguer la mer du ciel. Le navire est pris dans un tourbillon universel. Il faut se tenir ferme au bastingage. A bâbord il y a une terre qu’on voit parfois entre les vagues noires, une terre aride, sans arbre. Et sur la terre sont allumés de gigantesques bûchers qui montent comme des chevelures et se reflètent dans le ciel.

lettre

SIX HEURES, la nuit est tombée sur les îles, il neige doucement. L’homme longe à grands pas le bassin gelé. Le quai résonne, la neige tremble. Il passe le petit pont, dans la galerie il tape la neige de son manteau et pénètre dans la maison. Des lampes qui pendent de la charpente, une seule brûle, elle éclaire faiblement le fond de la pièce. L’homme traverse la pièce en diagonale vers une porte au fond à droite. Il monte sur l’estrade, rejoint la porte et frappe trois coups. On répond, il tire la porte, une bouffée de vapeur chaude, une brusque lumière l’éblouit.

Herbes et joncs sont pris dans la glace. Jamais hiver ne fut si rude. Le petit vapeur s’éloigne de l’embarcadère. Il semble au passager qu’il quitte cette île pour n’y jamais revenir, laissant ses livres et ses statuettes.

débâcle

LE SOLEIL diffuse à travers une couche nébuleuse uniforme et ténue. La mer était agitée mais la traversée se fit sans danger. Au matin le brouillard ne cache plus l’île sur l’horizon. La côte par ici est abrupte, falaises jaunes, on voit du pont la neige partout déposée en bandes plus ou moins larges selon l’étendue et l’inclinaison de la surface. Sur la gauche, où progressivement diminue la hauteur des falaises, de longues et basses constructions de bois clair, elles aussi finement recouvertes et soulignées de neige, suivent les courbes du terrain. Tandis qu’on s’approche le ciel s’obscurcit, bientôt noir et la neige recommence de tomber. On aperçoit quelques pins. Le navire suit à présent la côte puis s’engage dans un fjord au fond duquel il y a un port et une petite ville derrière. C’est dans cette ville qu’habite l’ami dont une lettre nous est parvenue quelques jours plus tôt, une maison sur la pointe d’une petite colline, de bois clair, sans étage, avec une galerie sur le devant où après avoir tiré la sonnette nous avons secoué à grands coups du plat de la main la neige de nos manteaux. Nous sommes chaleureusement accueillis. Le dîner nous attend. Un responsable est là. Il parle tandis que nous mangeons. Parfois mon ami l’interrompt, demande des détails, fait des remarques ou des objections, nous explique à son tour. L’autre repart après le dîner. Nous avons encore parlé jusque tard dans la nuit, peu d’autre chose que de politique, pour écarter les dernières réticences. On nous invite à rester dormir mais je réponds: “Ce n’est pas possible, on nous attend sur le bateau qui doit dès l’aube appareiller pour nous amener à la capitale.” La neige et le vent ont cessé. Nous descendons par une rue étroite jusqu’au quai. Dès l’aube le bateau appareille. Il suit la côte jusqu’au grand port de la capitale. En nous laissant le capitaine dit: “Dans soixante-dix jours mon bateau mouillera l’ancre en face du fjord.”

Au creux des montagnes, non loin de la mer, il y a un village. Quelques hommes sont dans la forge à se réchauffer. Ils ont secoué la neige de leurs manteaux, chaîne lâche et trame serrée, épais et souples. Ils parlent de la rudesse de l’hiver. Gelés en plein vol des oiseaux sont tombés sur les champs, dans la neige. L’un prétend même que c’est tout un vol de corneilles qu’il a vu ainsi tomber, il figure d’un geste l’espace du champ, plusieurs terrasses, la chute des oiseaux et répète le son mou et sec. On interroge un villageois qui revient de la capitale, il parle d’évènements inhabituels. Alors un étranger, un voyageur qui jusque là s’était tu, prend la parole. Il explique ce qui se passe, en quoi les paysans sont concernés. On l’écoute avec méfiance.

Soudain le grand froid cessa. Il pleut alors sans discontinuer, tantôt bruine, tantôt dru. Partout l’eau, pluie et neige fondue, imbibe le sol, grossit les cours d’eau. Rapidement routes et rues se couvrent de boue. J’étais dans une petite ville du centre de l’île et je déjeunais chez le responsable local du parti lorsque la radio annonça la démission du gouvernement. Conformément à mes instructions je regagnai la capitale le soir même par le train. Le désordre s’installa plus vite encore que prévu, bandes armées, soulèvements paysans et grèves inorganisées, asphyxie des villes. Bientôt j’eus l’impression que mon travail n’avait plus prise sur rien, je ne trouvais personne, adresses et renseignements étaient périmés. Les instructions reçues lors de notre séjour dans la capitale se trouvaient dépassées. Je décidai alors que nous serions, ma femme et moi, au rendez-vous du capitaine dont une quinzaine de jours nous séparaient. Nous pûmes quitter la capitale par le chemin de fer. Nous laissâmes le train quelques kilomètres avant d’arriver, la crue avait emporté un pont. Nous continuâmes à pied. Nous avons traversé des villages dévastés. Comme beaucoup d’autres, nous nous sommes retrouvés au bord de la mer. Des escaliers de bois descendent à flanc de falaise vers les embarcadères. Les barques surchargées se renversent avant d’atteindre la mer. “Nous avons le temps, dis-je, d’aller voir si les cerisiers sont en fleurs.” Habituellement on vient en foule à cette époque de l’année déjeuner sur l’herbe parmi les cerisiers fleuris. Cette année pas de déjeuner sur le pré détrempé. Malgré tout, les pas de nombreux visiteurs recouvrent de boue l’herbe de la cerisaie. En fin de matinée quelques flocons de neige sont tombés sur la cerisaie, de gros flocons pareils aux pétales de cerise.