Iquitos (le docteur Finch)

Le docteur Finch n’était pas quelqu’un de vraiment sympathique, quand on y réfléchissait. Ça n’apparaissait pas tout de suite, sinon par un air un peu de biais. Il ne se livrait pas tout de suite. On lui trouvait juste, d’abord, un air un peu de biais, un demi sourire, la bouche oblique, et puis le cou toujours un peu rentré dans les épaules. Il venait chez la Française avec sa mallette. Il disait: J’ai tout ce qu’il faut là-dedans, tapotait sa mallette. Il venait tous les jours prendre des nouvelles et une fois par semaine faisait l’inspection complète des filles. Torve, il faudrait que je vérifie le sens exact du mot, mais c’est celui qui me vient à l’esprit: il avait un air torve. Il m’a d’abord considéré comme ça, d’un air torve, même pas son demi-sourire oblique, m’a considéré d’en-dessous, méfiant comme un chien battu, je dirais. Lire la suite

Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Lire la suite

Une île

Une île. Il habitait une île, l’intérieur, dans les montagnes. Il venait d’ailleurs comme beaucoup en bas, dans les villes près du rivage, mais peu ici dans les montagnes. Les habitants des montagnes sont pour la plupart nés dans l’île, nés dans les montagnes de l’île.

En bas, près du rivage, lorsque on dit « dans la montagne », c’est pour dire dans les hauteurs de la ville ou au-dessus, les villages auxquels on accède en remontant les vallées qui débouchent près de la ville. Pour les autres villages de montagne, on dit « dans les montagnes », même si, vu de loin, il semble que l’île elle-même soit une grosse montagne posée sur la mer.

Les habitants de la montagne n’aiment pas la mer. Ils descendent rarement jusqu’au rivage. Ils descendent en ville lorsqu’ils en ont besoin, pour faire des achats, du commerce ou des démarches administratives. Et lorsqu’ils descendent en ville, ils évitent le front de mer. La mer leur fait peur ou les rend mélancoliques. Lire la suite

Polyandrion

Polyandrion, by Anonymous [Public domain], via Wikimedia Commons"

Elle chantonnait, j’en fus surpris, assise sur un tronçon de colonne au milieu des ruines, le front un peu penché, elle chantonnait quelque chose que je ne connaissais pas et dont je ne pus entendre les paroles, étant encore trop éloigné. Je ne voulus pas l’interrompre, je m’arrêtai et m’assis moi-même sur une pierre détachée d’un de ces monuments qui nous entouraient, non pas un morceau de colonne mais une grosse pierre carrée qui portait quelques inscriptions. La fente sur le côté de sa robe s’ouvrait sur son mollet nu et sur un pied que ne dissimulait pas sa sandale. Plus haut le côté de sa fesse et le début de la cuisse qui la continuait tendaient le tissu dont les plis brouillaient la forme du gras de la cuisse. Lire la suite

εις την πόλιν

L’attente était longue parce qu’alors, caravanes, charrettes, mules ou simples piétons, plus ou moins chargés de ballots, femmes en voitures fermées, chiens et volailles, étaient trop nombreux pour le débit à la porte, ralenti qu’il était par les contrôles. Des lascars à grandes moustaches, portant cuirasses brillantes, couleurs vives et hallebardes, d’un modèle inconnu pour la plupart, qui a chacun demandaient ce qu’il venait faire, qui il connaissait et posaient question sur question, sans qu’on pût deviner quelle question serait décisive, celle qui, pas moins futile que celles qui l’avaient précédée, ayant reçu une réponse, serait suivie d’un geste du bras qui soudain s’ouvrirait comme s’ouvre une barrière ou qui au contraire intimerait l’ordre de quitter la file, entrée refusée.

Entre l’Université et l’hippodrome, sur la voie impériale pavée de marbre, les janissaires en robes jaunes et rouges et hautes coiffes blanches, sur le parcours de l’empereur parsemaient des pétales de roses et vaporisaient des parfums, et devant l’empereur et derrière l’empereur, agitaient de lourds encensoirs d’où montaient d’épais nuages de parfum. De sorte que le peuple qui surgissait des petites rues serrées qui de la voie royale descendaient vers la mer de marbre reconnaissait par les narines le voisinage de l’empereur.

Mais je descendais ces ruelles pour aller dans une taverne boire de l’alcool anisé qu’un peu d’eau glacée transforme en une liqueur épaisse, blanche et forte, qui me console, que j’accompagne de poisson frit, de fromage frais, de légumes cuits en purée, de piment frais et de melon ou de raisin et de reprendre un verre jusqu’à cette ivresse légère qui me fait rentrer tendrement joyeux à la nuit tombée.

les psaumes

Une place couverte d’herbes devant notre très vieille église badigeonnée de chaux blanche. Notre religion était brouillonne et délabrée. Un vague mélange de morale et de superstitions.

Mais j’ai des souvenirs d’enfance, de palmiers sur fond d’or, des fumées odorantes de l’encens et des cadences latines. Mon jeune frère s’ennuyait et s’agitait sur le banc de bois. Je ne m’ennuyais pas. Mon regard se promenait sous les voutes de l’église, je sautais des tribunes aux lustres. Telles étaient mes messes: la rêverie des yeux et des narines et la molle gymnastique du rite, des stations et des génuflexions, l’exercice des répons dans une langue prosodiée ni comprise ni incomprise, où le sens était en écho derrière la brume de la prosodie, une langue accueillante, un oreiller où l’évidence du sens aurait mis de la dureté.

D’une mer à l’autre est notre pays plissé, de vallées longtemps étanches l’une à l’autre et le fond des vallées est plus haut, plus haut, plus haut encore. Nos vallées larges, longues, vertes et profondes. Les bergers et les brigands, là-haut.

Les dieux qui habitent là-haut, dans la lumière dorée, au-dessus des lacs stériles, au-dessus des sources, au-dessus des lacs où vivent des poissons de pierre laissés par le déluge, les dieux qui habitent là-haut, sur des trônes de nuage, qui habitent l’Olympe ancien, ce sont les dieux du lycée, sans religion. Ils coulent comme des sources huileuses dans la langue des poètes, des saltimbanques, des peintres.

Les Américains

Depuis trois jours il fait froid mais je ne m’y habitue pas. Je sors sans rajouter de pull-over sous mon blouson et je grelotte toute la journée. Les autres passent devant la maison et me crient: « Les Américains arrivent…! », j’attrape mon blouson et je sors en courant. Maman crie derrière moi: « Tu as pris une écharpe? », « Oui, oui. » je crie sans avoir l’impression de mentir et plus tard dans la journée je regrette de ne pas lui avoir obéi. Les vieux regardent le ciel et disent que c’est un ciel de neige. Mais non, je ne regrette rien, je n’y pense pas, je serre les mâchoires et j’enfonce mes poings dans les poches du blouson. La moto s’arrête. Robert, il a dit en riant: « Appelez-moi Bob! ». En riant mais plus tard on l’a tous appelé Bob. Robert revient de Limoges où les Américains sont depuis une semaine et il raconte:

« Ils ont des camions qu’ils doivent faire passer d’un bout du camp à l’autre, il y a plusieurs dizaines de mètres entre les deux et il n’y a que deux types pour bouger les camions. Et bien, au lieu de passer la journée à bouger les camions un par un, ou deux par deux, et puis revenir à chaque fois à pied vers les camions restants, un des deux types se met où les camions doivent être garés, l’autre d’où ils doivent être bougés. Il met en route le moteur et puis après que le camion a commencé à avancer, il bloque l’accélérateur avec un quéron et saute du camion. À l’autre bout, son collègue saute dans le camion lorsqu’il arrive, bouge le quéron, va garer le camion et revient attendre le prochain. Ils font ça comme un jeu, en riant, avec adresse et virtuosité, et sans crainte, sans hésitation, des gros camions qui coûtent un paquet d’argent. Il ne leur a pas fallu la matinée pour bouger une vingtaine de camions. Et puis sans cesser de mâcher leurs gommes. Comme j’avais regardé le travail pas mal ébahi, les yeux ronds et la bouche ouverte, celui proche duquel j’étais m’en a lancé un boîte par-dessus la clôture en rigolant. »

Et il nous a montré la petite boîte jaune et rouge. On a voulu qu’il nous en donne mais il a refusé, il a dit qu’il voulait les montrer à la maison, qu’on n’avait qu’à aller à Limoges, au camp américain, qu’ils nous en donneraient sûrement.

La Magnificence

Pour nous c’était cela, la magnificence: les carrosses ornés de volutes dorées, d’angelots et de dauphins, les plumes aux chapeaux des seigneurs et des cavaliers, les lourds chevaux couleur de feu, les carrosses ornés qui descendaient de la cathédrale jusqu’à la marine, les marbres aussi, rouges, jaunes et bleus, qui s’enroulaient autour des colonnes, qui blasonnaient les autels, c’était cela la magnificence, les louanges à Dieu et aux saints, les pompes musicales, pour nous c’était cela et la beauté des dames, la chair offerte et la chair interdite des femmes, l’honneur des hommes et l’honneur des femmes, le sang, la pompe.

Puis les hommes du nord sont arrivés. Nous les avons acclamés parce qu’ils nous ramenaient un roi mais ils ont regardé nos processions, ce qui nous coûtait tant de sueur et tant de sang, ils les ont regardé avec mépris comme un attirail de saltimbanques, fer blanc et carton pâte, les accessoires de notre misère.

Eux dans leurs costumes sombres, avec leurs mines de comptables.

Il me restait à moi l’idée d’une palme, d’une feuille vernie contre la pierre jaune,  l’humidité d’un jardin et le bruit d’une fontaine.

embêtés

Je ne pensais pas que les pluies pouvaient être aussi violentes par ici. En un quart d’heure le pays, aussi loin que portait le regard, s’était changé en boue. Le jeune homme jovial qui me servait de chauffeur depuis le chef-lieu parlait en conduisant, je ne voyais plus de route mais lui devait savoir où elle était parce qu’il roulait aussi vite que le pouvait la grosse limousine qui nous avait été assignée. Je ne l’écoutais pas et d’ailleurs le bruit de la pluie et de l’eau sous les roues couvrait ses paroles. Lire la suite

les oliviers

Les nuits étaient froides et longues, novembre, et la journée d’aujourd’hui il avait plu par longues averses violentes. Depuis le point du jour la radio était allumée, en bas, entre la cuisine et la salle. Le ciel s’était ouvert autour de midi et nous avions mangé dehors. Les pierres de la terrasse restaient mouillées, retenaient de minuscules flaques d’eau et tout autour près des crêtes d’immenses nuages noirs attendaient de se rejoindre et d’occuper à nouveau le ciel. Lire la suite