Iquitos (le docteur Finch)

Le docteur Finch n’était pas quelqu’un de vraiment sympathique, quand on y réfléchissait. Ça n’apparaissait pas tout de suite, sinon par un air un peu de biais. Il ne se livrait pas tout de suite. On lui trouvait juste, d’abord, un air un peu de biais, un demi sourire, la bouche oblique, et puis le cou toujours un peu rentré dans les épaules. Il venait chez la Française avec sa mallette. Il disait: J’ai tout ce qu’il faut là-dedans, tapotait sa mallette. Il venait tous les jours prendre des nouvelles et une fois par semaine faisait l’inspection complète des filles. Torve, il faudrait que je vérifie le sens exact du mot, mais c’est celui qui me vient à l’esprit: il avait un air torve. Il m’a d’abord considéré comme ça, d’un air torve, même pas son demi-sourire oblique, m’a considéré d’en-dessous, méfiant comme un chien battu, je dirais. Lire la suite

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Mémoire, Istanbul (sous la Süleymaniye)

Des villes, je les porte en moi comme des dessins, des maquettes, réductions ou algorithmes, prêtes à s’ouvrir sous mon regard aveugle, mon aveugle regard vers le dedans, vers ce grenier de ma mémoire où il avance comme dans le faisceau étroit d’une lampe torche parce qu’il n’y a jamais été installé d’électricité. Villes qui sont là, dans le grenier obscur de ma mémoire, en attente de lumière, lumière du souvenir et de l’effort.

C’est presque rien d’abord, une rue qui monte du quartier du port vers le sommet de la colline où trône[1] la mosquée de Soliman. Et de là la rue descend (oui je la descend à présent) longe d’abord les murs de pierres grises bien coupées qui enferment telles ou telles dépendances de la mosquée et puis des magasins, des magasins et des entrepôts, parce que la rue passe en dessous du Grand Marché, et sur la pente se suivent et se croisent les touristes en couleurs vives et cuisses nues et les chariots traînés par les manœuvres (vêtus de gris, à la peau sombre). Et comme elle descend, la rue se fait plus sombre parce que les immeubles autour se font plus haut, des bureaux gris, et des motos montent et descendent, et des rues transversales, la mosquée souveraine n’est plus qu’un souvenir, qu’une idée qui domine encore le quartier mais comme concurrencée par ce qu’on anticipe de la mer, une odeur, les cris des goélands, une fraîcheur, une humidité salée encore vague, et une couleur bleue qui vient colorer doucement l’ombre, le bruit du trafic, l’odeur des échappements.

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Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Lire la suite

Une île

Une île. Il habitait une île, l’intérieur, dans les montagnes. Il venait d’ailleurs comme beaucoup en bas, dans les villes près du rivage, mais peu ici dans les montagnes. Les habitants des montagnes sont pour la plupart nés dans l’île, nés dans les montagnes de l’île.

En bas, près du rivage, lorsque on dit « dans la montagne », c’est pour dire dans les hauteurs de la ville ou au-dessus, les villages auxquels on accède en remontant les vallées qui débouchent près de la ville. Pour les autres villages de montagne, on dit « dans les montagnes », même si, vu de loin, il semble que l’île elle-même soit une grosse montagne posée sur la mer.

Les habitants de la montagne n’aiment pas la mer. Ils descendent rarement jusqu’au rivage. Ils descendent en ville lorsqu’ils en ont besoin, pour faire des achats, du commerce ou des démarches administratives. Et lorsqu’ils descendent en ville, ils évitent le front de mer. La mer leur fait peur ou les rend mélancoliques. Lire la suite

préface (et mode d’emploi)

Ce site est le lieu du recueil de ce que son auteur a pu produire d’un peu « pris », ce qu’il appela naguère « caillot », en près de 40 ans d’exercice de l’écriture gratuite, plus ou moins assidu. Là-dessous, il y a un iceberg… ou plus exactement un réservoir de morceaux pas finis, en attente d’un coup de lime ou d’un rapiéçage, comme sous l’établi du bricoleur, qui ne jette rien parce que « ça peut toujours servir », on trouve des cartons ou des caisses pleines de toutes sortes de machins, de toutes tailles et de toutes formes, en attente d’une élection.

Les élus, au fur et à mesure, sont mis ici. Le support est sur la plate-forme de WordPress, donc techniquement un blogue. Dont le fonctionnement cependant a été passablement « arrangé ». Si l’organisation de base reste bien l’ordre chronologique inverse, les dates ne sont pas celles de la mise en ligne des morceaux mais celles de leurs élaborations initiales.

Les « tags » qui viennent s’arranger en nuages dans la marge sont moins des « sujets » que des modes d’association transversaux à l’ordre chronologique. Aussi ils sont appelés « mondes » et s’arrangent selon des cartographies virtuelles.

Les « catégories » représentent un autre mode d’organisation, fondé sur les « genres » des morceaux. L’auteur cependant ne peut s’empêcher de penser que ces genres visent tous le même objet, que ce soit par l’imagination, la mémoire, le rêve, l’effusion lyrique ou l’élaboration spéculative, un même objet qu’il ne sait désigner autrement que comme « monde », le lieu d’un désir et d’une énigme, ce pourquoi elles, les catégories, sont appelées ici « angles » (d’attaque).

Enfin les « pages » sont utilisées pour tenter des regroupements, des ensembles cohérents et fermés (l’anglais dit  »self-contained ») de la fermeture perméable, provisoire mais cependant réelle qui est celle des livres. D’où leur nom. Chacun de ces regroupements devrait à terme être offert au téléchargement comme livre numérique et ainsi pouvoir échapper au site.

Polyandrion

Polyandrion, by Anonymous [Public domain], via Wikimedia Commons"

Elle chantonnait, j’en fus surpris, assise sur un tronçon de colonne au milieu des ruines, le front un peu penché, elle chantonnait quelque chose que je ne connaissais pas et dont je ne pus entendre les paroles, étant encore trop éloigné. Je ne voulus pas l’interrompre, je m’arrêtai et m’assis moi-même sur une pierre détachée d’un de ces monuments qui nous entouraient, non pas un morceau de colonne mais une grosse pierre carrée qui portait quelques inscriptions. La fente sur le côté de sa robe s’ouvrait sur son mollet nu et sur un pied que ne dissimulait pas sa sandale. Plus haut le côté de sa fesse et le début de la cuisse qui la continuait tendaient le tissu dont les plis brouillaient la forme du gras de la cuisse. Lire la suite

commentaire pour « L’Armée (trois récits) »

Ces récits sont anciens en un double sens. En ce qu’ils ont été composés il y a près de 35 années, soit la moitié d’une vie humaine selon Dante. Et en ce qu’ils imitent, avec plus ou moins d’adresse, le ton et les tournures de phrases de textes  venus de l’antiquité, gréco-latine d’abord, mais aussi, avec moins de familiarité, chinoise. En ce sens ce sont des exercices de lettré, mais d’un petit lettré, escholier tardif. De fait j’y reconnais, ce qui ne me sautait pas aux yeux à l’époque, le reflet des longues versions latines qui furent mes premiers véritables exercices d’écriture.

Je mets ces vieilles choses en ligne par souci d’inventaire et sans trop d’illusion sur leur intérêt pour d’autre que moi.