Polyandrion

Polyandrion, by Anonymous [Public domain], via Wikimedia Commons"

Elle chantonnait, j’en fus surpris, assise sur un tronçon de colonne au milieu des ruines, le front un peu penché, elle chantonnait quelque chose que je ne connaissais pas et dont je ne pus entendre les paroles, étant encore trop éloigné. Je ne voulus pas l’interrompre, je m’arrêtai et m’assis moi-même sur une pierre détachée d’un de ces monuments qui nous entouraient, non pas un morceau de colonne mais une grosse pierre carrée qui portait quelques inscriptions. La fente sur le côté de sa robe s’ouvrait sur son mollet nu et sur un pied que ne dissimulait pas sa sandale. Plus haut le côté de sa fesse et le début de la cuisse qui la continuait tendaient le tissu dont les plis brouillaient la forme du gras de la cuisse.

Une boucle détachée de sa chevelure caressait sa joue et j’imaginai sa bouche, entrouverte, un peu humide, ses lèvres luisantes d’un peu de salive dont un bout pointu de langue venait de les humecter bouger un peu au rythme de la chanson qu’elle fredonnait à mi-voix. Une longue mèche bouclée de sa chevelure blonde, d’un blond naturellement tirant sur le roux, tout à fait rousse tout à coup lorsqu’une brèche dans les nuages laisse passer pour quelques secondes un rayon du soleil couchant jusqu’ici, sur cette plage de sable gris. Qui lui a fait lever les yeux, et elle a cessé de chanter, a relevé son buste et sa poitrine a poussé le tissu de sa robe, ses reins se sont creusés, son dos cambré.

Elle ne ressemble à aucune autre femme. Sa peau de lait et de roses, sa bouche blessure, comme une gouttelette de sang tombée d’une fraiche piqure d’épine sur une jatte de crème, sa peau de crème et de sang mais qu’un hâle imperceptible a couvert d’un voile d’or,  »sottile », pour en protéger la nudité. Et ses yeux noisettes, tendres, pâles, un peu petits, comme par délicatesse, que je n’ai pas encore vu s’agrandir dans l’orgasme…

Lorsque j’ai été près d’elle, derrière son épaule, elle a tourné vers moi son beau visage où se formait un sourire, sans montrer de surprise, comme si elle m’avait su approcher, m’avait entendu mais rien pourtant, aucun tressaillement sur son dos, dont je n’avais pas détourné mon regard depuis le moment où je m’étais levé de la pierre, aucun changement, aucune inflexion ne me l’avait indiqué et j’étais persuadé d’être arrivé derrière elle tout inattendu, inapprehendé, à me demander s’il ne convenait pas de me signaler pour ne pas l’effrayer, si persuadé que lorsqu’elle tourna son visage de mon côté, c’est moi qui éprouvai une frayeur surprise pour une demi-seconde. Et mes yeux vinrent se réfugier dans son sourire comme fait un enfant effrayé dans les bras de sa mère.

Lire la suite

La Magnificence

Pour nous c’était cela, la magnificence: les carrosses ornés de volutes dorées, d’angelots et de dauphins, les plumes aux chapeaux des seigneurs et des cavaliers, les lourds chevaux couleur de feu, les carrosses ornés qui descendaient de la cathédrale jusqu’à la marine, les marbres aussi, rouges, jaunes et bleus, qui s’enroulaient autour des colonnes, qui blasonnaient les autels, c’était cela la magnificence, les louanges à Dieu et aux saints, les pompes musicales, pour nous c’était cela et la beauté des dames, la chair offerte et la chair interdite des femmes, l’honneur des hommes et l’honneur des femmes, le sang, la pompe.

Puis les hommes du nord sont arrivés. Nous les avons acclamés parce qu’ils nous ramenaient un roi mais ils ont regardé nos processions, ce qui nous coûtait tant de sueur et tant de sang, ils les ont regardé avec mépris comme un attirail de saltimbanques, fer blanc et carton pâte, les accessoires de notre misère.

Eux dans leurs costumes sombres, avec leurs mines de comptables.

Il me restait à moi l’idée d’une palme, d’une feuille vernie contre la pierre jaune, et l’humidité d’un jardin et le bruit d’une fontaine.

Mémoire, Istanbul (sous la Süleymaniye)

Des villes, je les porte en moi comme des dessins, des maquettes, réductions ou algorithmes, prêtes à s’ouvrir sous mon regard aveugle, mon aveugle regard vers le dedans, vers ce grenier de ma mémoire où il avance comme dans le faisceau étroit d’une lampe torche parce qu’il n’y a jamais été installé d’électricité. Villes qui sont là, dans le grenier obscur de ma mémoire, en attente de lumière, lumière du souvenir et de l’effort.

C’est presque rien d’abord, une rue qui monte du quartier du port vers le sommet de la colline où trône[1] la mosquée de Soliman. Et de là la rue descend (oui je la descend à présent) longe d’abord les murs de pierres grises bien coupées qui enferment telles ou telles dépendances de la mosquée et puis des magasins, des magasins et des entrepôts, parce que la rue passe en dessous du Grand Marché, et sur la pente se suivent et se croisent les touristes en couleurs vives et cuisses nues et les chariots traînés par les manœuvres (vêtus de gris, à la peau sombre). Et comme elle descend, la rue se fait plus sombre parce que les immeubles autour se font plus haut, des bureaux gris, et des motos montent et descendent, et des rues transversales, la mosquée souveraine n’est plus qu’un souvenir, qu’une idée qui domine encore le quartier mais comme concurrencée par ce qu’on anticipe de la mer, une odeur, les cris des goélands, une fraîcheur, une humidité salée encore vague, et une couleur bleue qui vient colorer doucement l’ombre, le bruit du trafic, l’odeur des échappements.

Voilà, je suis maintenant en bas mais ne sais plus où aller, j’ai parcouru le souvenir, l’image qui m’attendait, ressuscités les touristes et les manœuvres (mais à présent immobiles, figés dans la rue en pente). Il me faudrait retourner dans les cartes, la maquette est inachevée, éternellement. Je suis arrivée auprès de l’eau, sur la place de la gare. Des taxis passent en files. Je monte sur le pont qui permet de traverser la voie rapide. Je regarde les goélands, qui tournent au-dessus du bras de mer. N’était-ce pas cela que j’avais tout à l’heure ou plutôt le véhicule qui me manquait tout à l’heure? Gabian, accueille un instant mon âme, mon regard aveugle! Que nous tournions ensemble, que nous montions au-dessus même de la mosquée, pour apprécier sa domination, pour bien apprécier sa domination de plus haut encore qu’elle, comme elle fait face à l’autre colline, la colline sur la pointe, habitée de pavillons délicats, le palais du souverain qui lui ne trône pas, le palais, qui s’étale sur la pointe parmi les arbres et les pelouses comme sur un sofa, un souverain invisible qui d’ici dominerait la ville et l’empire par ses pensées et ses caprices, sans armes et sans sceptre[2], sans trône. D’ici partent comme par en dessous, comme si sous ces arbres, ces pelouses, ces parterres de tulipes et de roses, ces pavillons délicieux, ces balcons et ces voiles, ces marbres, courait un réseau de nerfs, sous la terre, invisible, inconnu ou presque, un réseau de nerfs parcourus d’impulsions électriques qui transportent les volontés, les désirs, les rêveries, les mélancolies, les regrets même du souverain, du souverain que personne ne voit que ses femmes et ses eunuques[3] et qui ne voit personne que ses femmes, ses eunuques et ses généraux, dans son palais sans trône, au milieu de la lumière marine. Elles se font face les collines entre lesquelles nos ailes glissent, nous, goélands.

Istanbul - Rétrospective depuis Flickr / Oldies from my Flickr account #Istanbul #Galatabridge #Eminönü

Ce que j’ai vu d’abord, c’était une rue brune et sombre, dont je savais pourtant qu’elle serait illuminée par un fort soleil et que l’asphalte de sa chaussée éblouirait les yeux. Pour l’instant, cependant, l’instant de son apparition, elle était sombre, la chaussée était brune et sombre, presque noire, et les étroits trottoirs la dessinait en traits beiges sans luminosité. Les magasins de chaque côté, dessinés par de semblables traits, étaient l’un à l’autre identiques, sans détail. Et l’ensemble, ainsi réduit à une maquette filiforme, en tout analogue, je m’en rends compte seulement maintenant, à la modélisation des villes que le petit Cesna des premières versions du Flight Simulator de Microsoft, au milieu des années 80, était censé survoler, avait l’allure d’un squelette, de la colonne vertébrale, anormalement longue et droite, d’un animal inconnu, une sorte de dragon, une colonne vertébrale entourée de côtes carrées et de dimensions égales, comme celles d’un serpent python[4], une colonne vertébrale et ses côtes qui attendaient dans un coin du grenier, qu’un mouvement de la mémoire venait d’illuminer de biais à l’improviste, qui attendaient la chair, qui attendaient que viennent s’y régénérer la chair et les couleurs.

[1]. oui trône comment dire autrement, on voudrait dire autrement parce que pour nous, aujourd’hui, il y a dans trône quelque chose d’un peu ridicule, n’est-ce pas? « je vais sur le trône », nous Français qui avons assis notre roi sur les chiottes après lui avoir coupé la tête, notre roi sur la cuvette des chiottes, les brayes sur les chevilles et la tête coupée; il y a dans « trôner » quelque chose d’un peu ridicule, d’un peu présomptueux, il nous faudrait un autre mot, à nous autres français, pour dire l’assise souveraine de la mosquée au sommet de la colline
[2]. ce qui est bien sûr une illusion
[3]. pardon pour l’exotisme mais mon souci là ne me permet pas trop de scrupule
[4]. d’un serpent suffirait, je mets « python » pour la taille

Une île

Une île. Il habitait une île, l’intérieur, dans les montagnes. Il venait d’ailleurs comme beaucoup en bas, dans les villes près du rivage, mais peu ici dans les montagnes. Les habitants des montagnes sont pour la plupart nés dans l’île, nés dans les montagnes de l’île.

En bas, près du rivage, lorsque on dit « dans la montagne », c’est pour dire dans les hauteurs de la ville ou au-dessus, les villages auxquels on accède en remontant les vallées qui débouchent près de la ville. Pour les autres villages de montagne, on dit « dans les montagnes », même si, vu de loin, il semble que l’île elle-même soit une grosse montagne posée sur la mer.

Les habitants de la montagne n’aiment pas la mer. Ils descendent rarement jusqu’au rivage. Ils descendent en ville lorsqu’ils en ont besoin, pour faire des achats, du commerce ou des démarches administratives. Et lorsqu’ils descendent en ville, ils évitent le front de mer. La mer leur fait peur ou les rend mélancoliques. Lire la suite

préface (et mode d’emploi)

Ce site est le lieu du recueil de ce que son auteur a pu produire d’un peu « pris », ce qu’il appela naguère « caillot », en près de 40 ans d’exercice de l’écriture gratuite, plus ou moins assidu. Là-dessous, il y a un iceberg… ou plus exactement un réservoir de morceaux pas finis, en attente d’un coup de lime ou d’un rapiéçage, comme sous l’établi du bricoleur, qui ne jette rien parce que « ça peut toujours servir », on trouve des cartons ou des caisses pleines de toutes sortes de machins, de toutes tailles et de toutes formes, en attente d’une élection.

Les élus, au fur et à mesure, sont mis ici. Le support est sur la plate-forme de WordPress, donc techniquement un blogue. Dont le fonctionnement cependant a été passablement « arrangé ». Si l’organisation de base reste bien l’ordre chronologique inverse, les dates ne sont pas celles de la mise en ligne des morceaux mais celles de leurs élaborations initiales.

Les « tags » qui viennent s’arranger en nuages dans la marge sont moins des « sujets » que des modes d’association transversaux à l’ordre chronologique. Aussi ils sont appelés « mondes » et s’arrangent selon des cartographies virtuelles.

Les « catégories » représentent un autre mode d’organisation, fondé sur les « genres » des morceaux. L’auteur cependant ne peut s’empêcher de penser que ces genres visent tous le même objet, que ce soit par l’imagination, la mémoire, le rêve, l’effusion lyrique ou l’élaboration spéculative, un même objet qu’il ne sait désigner autrement que comme « monde », le lieu d’un désir et d’une énigme, ce pourquoi elles, les catégories, sont appelées ici « angles » (d’attaque).

Enfin les « pages » sont utilisées pour tenter des regroupements, des ensembles cohérents et fermés (l’anglais dit  »self-contained ») de la fermeture perméable, provisoire mais cependant réelle qui est celle des livres. D’où leur nom. Chacun de ces regroupements devrait à terme être offert au téléchargement comme livre numérique et ainsi pouvoir échapper au site.

fracas des merles

Au point du jour lorsque le monde est bleu
sous le fracas des merles à gauche à droite ici
au fond de la vallée déjà là-bas
en bas les moteurs grondent et se hâtent
si tôt vers le travail

phares allumés dans le
petit jour comme ruisseaux
vers le fond
de la vallée convergent

commentaire pour « L’Armée (trois récits) »

Ces récits sont anciens en un double sens. En ce qu’ils ont été composés il y a près de 35 années, soit la moitié d’une vie humaine selon Dante. Et en ce qu’ils imitent, avec plus ou moins d’adresse, le ton et les tournures de phrases de textes  venus de l’antiquité, gréco-latine d’abord, mais aussi, avec moins de familiarité, chinoise. En ce sens ce sont des exercices de lettré, mais d’un petit lettré, escholier tardif. De fait j’y reconnais, ce qui ne me sautait pas aux yeux à l’époque, le reflet des longues versions latines qui furent mes premiers véritables exercices d’écriture.

Je mets ces vieilles choses en ligne par souci d’inventaire et sans trop d’illusion sur leur intérêt pour d’autre que moi.

Squares de Paris

Dans les squares de Paris, je détournais les yeux de ma lecture pour observer les manœuvres des pigeons: les dandinements obstinés des mâles, les évitements gracieux et exaspérés des pigeonnes. C’était un petit bonheur et peu importait qu’il fût petit.

εις την πόλιν

L’attente était longue parce qu’alors, caravanes, charrettes, mules ou simples piétons, plus ou moins chargés de ballots, femmes en voitures fermées, chiens et volailles, étaient trop nombreux pour le débit à la porte, ralenti qu’il était par les contrôles. Des lascars à grandes moustaches, portant cuirasses brillantes, couleurs vives et hallebardes, d’un modèle inconnu pour la plupart, qui a chacun demandaient ce qu’il venait faire, qui il connaissait et posaient question sur question, sans qu’on pût deviner quelle question serait décisive, celle qui, pas moins futile que celles qui l’avaient précédée, ayant reçu une réponse, serait suivie d’un geste du bras qui soudain s’ouvrirait comme s’ouvre une barrière ou qui au contraire intimerait l’ordre de quitter la file, entrée refusée.

Entre l’Université et l’hippodrome, sur la voie impériale pavée de marbre, les janissaires en robes jaunes et rouges et hautes coiffes blanches, sur le parcours de l’empereur parsemaient des pétales de roses et vaporisaient des parfums, et devant l’empereur et derrière l’empereur, agitaient de lourds encensoirs d’où montaient d’épais nuages de parfum. De sorte que le peuple qui surgissait des petites rues serrées qui de la voie royale descendaient vers la mer de marbre reconnaissait par les narines le voisinage de l’empereur.

Mais je descendais ces ruelles pour aller dans une taverne boire de l’alcool anisé qu’un peu d’eau glacée transforme en une liqueur épaisse, blanche et forte, qui me console, que j’accompagne de poisson frit, de fromage frais, de légumes cuits en purée, de piment frais et de melon ou de raisin et de reprendre un verre jusqu’à cette ivresse légère qui me fait rentrer tendrement joyeux à la nuit tombée.