Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Lire la suite

εις την πόλιν

L’attente était longue parce qu’alors, caravanes, charrettes, mules ou simples piétons, plus ou moins chargés de ballots, femmes en voitures fermées, chiens et volailles, étaient trop nombreux pour le débit à la porte, ralenti qu’il était par les contrôles. Des lascars à grandes moustaches, portant cuirasses brillantes, couleurs vives et hallebardes, d’un modèle inconnu pour la plupart, qui a chacun demandaient ce qu’il venait faire, qui il connaissait et posaient question sur question, sans qu’on pût deviner quelle question serait décisive, celle qui, pas moins futile que celles qui l’avaient précédée, ayant reçu une réponse, serait suivie d’un geste du bras qui soudain s’ouvrirait comme s’ouvre une barrière ou qui au contraire intimerait l’ordre de quitter la file, entrée refusée.

Entre l’Université et l’hippodrome, sur la voie impériale pavée de marbre, les janissaires en robes jaunes et rouges et hautes coiffes blanches, sur le parcours de l’empereur parsemaient des pétales de roses et vaporisaient des parfums, et devant l’empereur et derrière l’empereur, agitaient de lourds encensoirs d’où montaient d’épais nuages de parfum. De sorte que le peuple qui surgissait des petites rues serrées qui de la voie royale descendaient vers la mer de marbre reconnaissait par les narines le voisinage de l’empereur.

Mais je descendais ces ruelles pour aller dans une taverne boire de l’alcool anisé qu’un peu d’eau glacée transforme en une liqueur épaisse, blanche et forte, qui me console, que j’accompagne de poisson frit, de fromage frais, de légumes cuits en purée, de piment frais et de melon ou de raisin et de reprendre un verre jusqu’à cette ivresse légère qui me fait rentrer tendrement joyeux à la nuit tombée.

forme de la ville

Des substructures byzantines, de briques et de pierres partout. Lors de ce séjour, j’ai plutôt cherché les mosquées anciennes. Mais « anciennes » pour les mosquées, ça signifie fin du 15e. A côté les églises, certaines, la plupart, transformées en mosquées peuvent être plus anciennes d’un millénaire. Elles cohabitent, voisinent tranquillement et dialoguent. Et l’on ne s’avise pas tout de suite de cet écart temporel. Mais que l’on considère l’inépuisable quantité de substructures byzantines qui persistent sur les sept collines, et l’on prend conscience de ce qui fait l’un des charmes majeurs de cette ville.

Lorsque Fathi a pris la ville, il l’a livrée à ses troupes pour trois jours de pillage, pillage qui ne se limitait pas aux choses, à l’or des églises et des palais, mais pillage des hommes également. La population, déjà fortement diminuée, a été réduite en esclavage et déportée. Et puis, cette ville défaite, le Conquérant s’est tout de suite soucié de la refaire, de la repeupler d’abord en y accueillant toutes sortes de populations, parmi elles les juifs chassés d’Espagne. Ainsi, recouvrant la ville millénaire, s’est constituée une nouvelle ville impériale. Cette ville neuve n’était d’abord faite que d’hommes, la ville antique, elle, n’avait pas cessé de vivre mais non plus d’hommes. La ville nouvelle s’est construite par-dessus la ville ancienne un peu à la manière de ces maisons de bois qui se montent sur un soubassement de pierre.

l’homme aux sacs

Je les ai vus sur la place, non loin de la loge. Il était assis sur une des bornes en pierre blanche qui sont sur le devant. Un homme lui a demandé pourquoi il ne se vêt que d’un manteau seul. Alors il a rit et a dit: « parce que le manteau est le vêtement des sages ». Plusieurs parmi l’assistance ont ri aussi, ce sont ceux qu’on peut appeler ses disciples, ceux qui viennent plus souvent que d’autres l’écouter et qui aiment parfois à lui rendre un service, à lui offrir à manger ou à boire.

Je n’aime pas leur rire.

Et puis il dit: « parce que la vérité est nue et que le vêtement est comme la parole. « 

Un homme était assis dans la rue, celle qui longe la préfecture urbaine à l’ouest. Il avait auprès de lui trois gros sacs, deux en bandoulière et un posé devant ses pieds. La nuit n’était pas encore tombée mais l’ombre montait dans les rues.

La rue est étroite et le soleil n’y donne qu’en milieu de journée, pour peu de temps. Le portail de la préfecture sur cette rue reste toujours fermé et il n’y a de fenêtre qu’à partir de l’étage, très haut, des fenêtres protégées par de gros barreaux couverts de poussière. Jamais on n’y voit nulle lumière. Le mur est de gros moellons grossièrement équarris.

L’homme était d’âge mûr, entre quarante et cinquante ans, ses cheveux longs et sales, sa barbe, longue aussi, avait des reflets roux et il semblait très découragé.

Deux hommes vinrent à passer, le premier était jeune, de belle allure et précédait d’une vingtaine de pas un vieillard vêtu d’un manteau gris et qui s’appuyait sur un long bâton comme en ont les bergers. L’homme aux sacs se leva à leur approche et s’adressa au jeune homme:
« Le jeune homme connaissait-il un endroit où je pourrais passer la nuit? » L’autre lui répondit que non loin (et il fit le geste du bras) il y avait plusieurs auberges. L’homme aux sacs dit: « Je n’ai pas d’argent. ». « Oh, dans ces conditions, il te faudra dormir dehors. C’est que, vois-tu, dans cette ville, on n’a rien sans rien. De l’autre côté de la préfecture » (et il refit un geste du bras: une large courbe qui sautait par-dessus le palais) « il y a une place avec une loge où tu pourras peut-être te faire une place pour la nuit. Si tu sais t’arranger avec les mendiants qui l’occupent. » (Oui, j’ai vu cette place, deux groupes de mendiants étaient dans la loge, autour de deux feux qu’ils avaient faits, les voûtes de la loge étaient noires et la fumée y faisait des nappes lentes qui s’échappaient par les côtés. Personne que les mendiants ne s’y tenait.) « Et s’il ne veulent pas de toi, il te faudra dormir dans la rue. Bah, ce n’est pas si terrible: les nuits ne sont pas encore très froides. »

Et il s’en fut. Pendant ce temps le vieillard était passé, de son pas lent. Il n’avait pas tourné la tête ni modifié sa marche. Le jeune homme ne tarda pas à le dépasser à nouveau. Alors le vieillard revint sur ses pas et s’adressa à l’homme aux sacs qui était resté debout. « Qu’y a-t-il dans tes sacs ?
– Pourquoi te le dirais-je?
– Parce que je peux te trouver une place pour la nuit. Qu’y a-t-il dans tes sacs?
– Si je ne te le dis pas, m’y mèneras-tu tout de même?
– Non.
– Des livres, il y a des livres dans mes sacs. »

Le vieillard fronça les sourcils (il regardait les sacs). « Quelle sorte de livres?
– Je croyais que tes pareils affectaient de ne pas savoir lire. »

Le vieillard tourna à nouveau les talons, fit une quinzaine de pas puis revint. L’homme aux sacs n’avait pas bougé.

Alexandrie

La ville où je suis né et où j’ai grandi est au bord de la grande mer. Elle tourne le dos au pays.

En hiver de noirs nuages montent de la mer et couvrent le ciel. Bientôt une pluie glacée tombe sur la ville. Ces jours-là ma mère se plaignait de ses rhumatismes et je gardais les mains au-dessus du fourneau. Je revenais vite du lycée, je ne m’arrêtais pas en chemin pour lécher les vitrines des libraires mais souvent, sans cesser de me hâter, je faisais le détour par le front de mer et je passais le long de la mer, déserte, plate et aussi sombre que le ciel.

Je travaille toute la matinée les persiennes tirées devant la fenêtre pour me protéger de la lumière qui, du lever du soleil à son coucher, inonde la place de la gare. Et tandis que j’écris je pense aux mendiants qui se prélassent sur les marches du parvis et je me dis qu’ils ne connaissent que ce ciel, qu’ils ne connaissent pas la pluie ni les formes que l’eau modèle dans le ciel.

Ravenne

L’homme du soir à Ravenne. La nuit tombe. Il sait que jamais homme ne fut aussi savant que lui mais il perd la mémoire, sa langue trébuche, ses mains perdent leur agilité. Il n’a rien à inventer. Il résiste à la nuit qui tombe sur lui. La ville se vide.
Anecdote: il est pauvre, il est obligé de vendre ses livres. Il ne sert plus à rien. Il confond le Nil et le Danube.
Les jardins, les terrains vagues tout autour de la ville. L’herbe pousse sur la chaussée des rues. Des immeubles en ruines.
Les rues vides.
La pluie. Soleil. Il marche dans la campagne ravennate. Plaine. Le cœur toujours étreint par l’angoisse.
Il va chez le patrice. Il parle. On l’écoute à chaque fois stupéfait. Mais lui, sans que personne le remarque, s’embrouille, mélange les dates et les lieux.

J’ai peut-être trop attendu. Pourtant rien n’est changé. Les faubourgs sont pleins d’hommes. Comme lui je suis perdu, amer et j’ai l’envie de rendre.

« Les prairies à l’intérieur de la ville et les jardins commencent à fleurir et, sous peu, l’ombre des feuilles couvrira les petits sentiers, si bien que ceux qui les parcourent croiront que les avenues n’ont pas été ouvertes dans une ville mais en pleine montagne. »[1]

[1] description de Constantinople au printemps par Démétrios Kydones (vers 1320 – vers 1398)

Fucecchio

De Fucecchio il m’est difficile de donner une idée d’ensemble. Je n’avais et je n’ai pas de carte où situer nos parcours, je sais seulement que nous en avons fait plusieurs fois le tour. L’image la plus caractéristique que je garde est celle de deux tours de briques rouges à demi ruinées issant d’un massif de végétation. Tiziano nous a expliqué que ces tours sont sur le terrain d’une ancienne ferme, propriété privée, et que pour cette raison il est impossible d’y accéder.

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L’Armée (9/10), 2ème récit (5/5), la joueuse de cithare

Le roi est dans la pièce d’en haut. L’ennemi a pénétré dans la ville, il est sous les murs du parc. Le roi n’espère plus de secours de son cousin. Il a fait décapiter ses femmes pour qu’elles ne tombent pas vives aux mains des ennemis. La joueuse de cithare est avec lui et il lui a demandé de chanter. Au-dessus de la ville s’élèvent des colonnes de fumée noire. Le roi pleure sans sanglot. Il était présent lorsque sont tombées les têtes de ses épouses. Certaines étaient résignées, d’autres criaient et se débattaient. La reine s’est empoisonnée avant. Le roi s’allonge sur le lit, les rideaux ouverts. Il songe à son destin, si proche de la fin. Il regarde la joueuse de cithare: en chantant elle garde les yeux sur l’instrument, les sourcils levés lorsqu’elle ouvre un peu plus grand la bouche. Quand il se réveille elle est endormie sur la cithare. Il la pousse du pied: « Va à la fenêtre et dis-moi ce que tu vois. » C’est l’aube. Le parc reste silencieux, on voit des hommes courir entre les arbres, vers le palais. Elle a peur. Le roi la considère, debout dans l’ouverture du mur. N’est-elle pas plus belle que n’était la plus belle de ses épouses? Comment a-t-il pu la voir si longtemps sans la remarquer? Il songe à la faire décapiter aussi mais il pense que ça n’a pas d’importance.

L’Armée (7/10), 2ème récit (3/5), la tour

De l’autre côté du fleuve chacun se réjouit mais l’un des rois dit à l’autre: « Aujourd’hui nous aurions pu trouver notre perte. Nous avons été jusqu’à présent bien imprudents et trop confiants. Comment avons-nous pu croire qu’un ennemi qui nous a forcé à reculer jusqu’ici se laisserait arrêter par un peu d’eau. Depuis que nous avons installé le camp au bord du fleuve, c’est moi qui ai le commandement et je m’aperçois de mes erreurs. Cousin, prenez le commandement, quant à moi j’aimerais retourner quelques jours dans ma ville. » L’autre répond: « Vos paroles sont amères. C’est être trop sévère pour vous-même. Je prendrai le commandement à condition que vous le repreniez dès votre retour. » Il n’est pas midi, le roi pourra être en ville avant la nuit.

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