les soldats

Là, entre les casernes et la vieille usine, ils faisaient leurs exercices, sous un ciel gris et bas, ou jouaient au football. Jamais pendant les exercices mais quelquefois pendant qu’ils jouaient, des jeunes filles venaient, en groupes de trois ou quatre, celles qui avaient été leurs amies ou leurs fiancées. Elles les regardaient en silence, elles restaient debout, les doigts dans les mailles du grillage, de ce qui restait de grillage autour du terrain, la tête droite ou penchée. A la mi-temps quelques-uns d’entre eux venaient vers les jeunes filles, contre le grillage. Ils essayaient de rire, de les faire rire, ils parlaient tristement et à voix basse. Elles hochaient doucement la tête et ne restaient pas longtemps.

Ils avaient cru se préparer à la guerre dans la solitude et que leur départ n’affecterait personne. Mais tandis qu’ils traversaient la ville en ordre de marche, les rideaux s’écartèrent. En ordre de marche, désespérés, ils traversaient la ville que les quelques banderoles que bourgmestre et conseil municipal avaient fait placer sur leur parcours rendaient plus absurde encore, et aux fenêtres des rideaux s’écartaient et celles qu’ils avaient cru indifférentes étaient debout dans l’encoignure et, comme en cachette, agitaient un morceau d’étoffe et certaines, qui ne pouvaient retenir leurs sanglots, se cachaient brusquement le visage dans les mains. Eux levaient leurs visages vers les fenêtres et leurs yeux se gonflaient de larmes. Ce jour tragique, car combien d’eux ne reviendraient pas et combien sans jambe ou sans bras ou une portion du crâne emporté par un éclat d’obus, ce jour qu’ils avaient redouté et qu’ils auraient voulu voir repoussé dans un futur inaccessible devenait le jour que leurs amours, que l’amour que chacun portait en lui attendait, que chacun depuis longtemps, sans savoir quel il serait, attendait. La joie qui à présent illuminait leurs visages était telle que la tristesse et l’angoisse de celles qui les regardaient partir depuis les fenêtres de la Grand’rue n’y purent plus tenir. Elles ouvrirent les fenêtres, sortirent sur les balcons. Elles envoyaient des baisers. Et elles descendirent dans la rue embrasser les soldats. Elles vinrent frotter l’étoffe délicate de leurs robes sur les boutons de cuivre des uniformes. Heurtant dans le mouvement le métal noir du fusil, la peinture grenue du casque ou la grosse toile du paquetage, elles joignaient leurs mains derrière les nuques rasées et qui sentaient le savon et elles nouaient autour de ces cous un mouchoir. Certaines, éperdues, détachaient une broche de leur corsage, qu’elles épinglaient sur la poitrine d’une veste d’uniforme. C’était une ivresse générale et tout le monde pleurait. Et sur la place de la gare, le discours du bourgmestre, personne ne l’écoutait, c’était une agitation de plus, comme celle des petits drapeaux que le vent faisait tourbillonner ou la fumée blanche de la locomotive qui se dispersait dans le ciel bleu.

Et plus tard, dans les wagons, les soldats se sont regardés, tout surpris et essoufflés comme après le plaisir, le sourire encore dans les muscles du visage, et un peu honteux.

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