nostalgie

PEUT-ÊTRE devrais-je vous raconter quelle était ma vie dans les îles? J’ai dit que j’étais écrivain. En fait je n’écrivais pas beaucoup, lorsque ça me chantait. Et je ne faisais rien d’autre. Mais on me donnait de quoi vivre, sans luxe, plutôt modestement. Ma vie était exempte des soucis et des peines de la plupart des hommes. La femme avec qui je vivais m’aimait et je l’aimais, mes amis étaient mes voisins et je disposais de tout mon temps. Je passais mes jours à lire les anciens, à écrire ou à rêver, à paresser au lit, à jouer avec le chat, à m’occuper de telle ou telle affaire, à donner des conseils lorsqu’on m’en demandait, à parler avec mes amis, à boire avec eux ou seul. Ma vie était vide? Votre vie est-elle si pleine? Je ne vivais peut-être pas beaucoup plus qu’une plante, au moins vivais-je comme une plante. Souvent lorsque j’avais bu ou beaucoup dormi, que je sortais sur la galerie et restais appuyé contre un pilier à regarder l’eau, mon cœur gonflait et les larmes me montaient aux yeux, soit que je me sentais empli de profonde tristesse ou d’un bonheur sans pareil, parce qu’une grue s’envolait à l’autre extrémité du bassin ou que le vent apportait les odeurs du printemps. Tout mon souci était d’observer la marche et le rythme du temps, l’évolution des nuages dans le ciel, d’espérer que tombe la neige ou de goûter son retard. Toutes choses futiles à vos yeux. S’il m’arrivait de penser au vide de ma vie, vous restez persuadés que la vôtre est quelque chose pleine d’importance et de sens ou vous vous désespérez et vous agitez de tous côtés pour trouver à quoi vous raccrocher. Nous faisions notre joie de promenades dans les montagnes, nous emportions un peu de nourriture et de vin, nous allions voir comment la saison était passée sur tel ou tel lieu que nous aimions. Le temps a passé ainsi, ni lentement ni trop vite. Lorsque j’y pense aujourd’hui, j’ai l’impression que ça a duré une vie et je m’aperçois que ça n’a duré qu’un temps assez court. Alors je n’aurais pu dire si j’étais heureux, cela aurait dépendu du moment. A présent que j’ai quitté les îles, et pour toujours, semble-t-il, je ne peux repenser à ce temps sans sentir les larmes amères de la nostalgie emplir mes yeux. Pourtant si quelque part en moi j’espère connaître à nouveau un état semblable, je ne souhaite pas retourner dans les îles.

Tout ceci explique que je garde une sympathie exempte d’envie pour ceux qui vivaient ou qui vivent comme je vivais alors.

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