Gabriel

Il le regardait et n’était pas sûr de ce qu’il voyait. Il avait neigé de gros flocons mous vers le matin. Les masses de nuées noires et compactes dérivaient à présent vers l’intérieur. Et le premier rayon de soleil traversa le double vitrage. Une sonate de Scarlatti passait à la radio, comme tous les matins à cette heure-ci, depuis leur arrivée du moins.

Son ami finit par sortir sur la galerie. Gabriel se tenait là les mains dans les poches de son manteau noir et lui tournait le dos. « Tu ne devrais pas rester ainsi immobile. Il fait encore froid. » Clément vit alors qu’il avait pleuré. « Que se passe-t-il? Que t’arrive-t-il? » Ses yeux s’infléchirent comme s’il allait se remettre à pleurer; il pinça les narines et releva la tête. Il regardait vers le soleil, les yeux plissés. Il y avait un petit mont vers lequel ils étaient tournés et au sommet les gigantesques antennes de télévision que le soleil illuminait, et du côté de l’éminence qui restait dans l’ombre une sorte d’effondrement, une pente trop raide pour que la neige y restât déposée, cette partie-là était noire sauf quelques lambeaux gris bleuté en forme de sourcils.

« Je suis ici et je suis ailleurs et je suis deux à la même place. » Puis à voix haute : « Nous sommes heureux, n’est-ce pas? » Il s’était retourné et regardait son ami droit dans les yeux: « Je crois que nous sommes très heureux. » Clément venait de diriger son regard à travers la fenêtre de la cuisine. Sa femme était de l’autre côté, elle lui tournait le dos, les fesses appuyées contre l’évier. Elle tenait une cigarette entre deux doigts et faisait passer sa tasse de café de sa main droite à sa main gauche en parlant. Le vitrage ne laissait passer aucun son mais il était manifeste qu’elle parlait. La compagne de Gabriel était debout et passait une lavette sur la surface de la table. Et les ombres des deux hommes barraient la surface lumineuse de la fenêtre. Deux fois. « Bien sûr que nous le sommes. Je pense que oui, nous sommes heureux. » « Qui nous? » demanda Gabriel en souriant soudain. Son ami sembla embarrassé.

« Attends: là, en ce moment précis, sommes-nous heureux? » « Et bien, je suppose que oui. » répondit-il un peu agacé. « Mais réponds-tu selon ton coeur ou selon ta raison? … Tu l’as dit selon ta raison. Parce que tu ne nous sens pas très heureux en ce moment précis. Pourtant si tu pouvais chercher au fond, vraiment au fond de ton coeur, tu y trouverais que nous sommes heureux, très heureux en ce moment. »

***

Un vent trop doux souffla et rendit la neige molle et collante. Le soir Gabriel eut un peu de fièvre. Le lendemain il toussait, il avait la gorge et les bronches prises et des frissons. Il resta dans la maison lorsque les autres sortirent faire des courses et se promener. Dans la nuit suivante le vent tourna de sorte qu’au matin le ciel était tout à fait dégagé, que la température était redescendue et qu’une couche de verglas s’était formée sur la neige. Son ami et les deux femmes marchaient à petits pas dans l’air vif, les mains dans les poches et les épaules levées. Clément paraissait gai et d’humeur galante. Gabriel se sentait maussade, lent et confortable, bien réinstallé là dans son corps, dans son corps qu’il reconnaissait sien sans conteste.

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