Orages (octobre 2009)

Ce matin le pays était tout couvert de brumes chaudes. Je n’ai pas pris la moto, j’ai mis ma veste neuve en velours noir et je suis descendu en voiture. En bas, sur la ville, lorsque j’y suis arrivé, le ciel était gris et épais mais petit à petit, au courant de la journée, il s’est ouvert. Il n’a pas plu. Il y avait une merde d’oiseau sur un coin du pare-brise et j’espérais qu’une bonne averse m’aiderait à nettoyer ça mais il n’a pas plu, tout juste deux, trois gouttelettes imperceptibles lorsque j’ai pris la voiture, et en fin d’après-midi, depuis mon imparfait observatoire qui est le dernier palier de l’escalier de secours du Petit Valrose, je me suis dit que le moment de pleuvoir était passé et qu’il ne pleuvrait pas.

Mais lorsque je suis arrivé dans les reliefs (il faisait bien nuit), j’ai vu le ciel s’allumer d’éclairs. Beaucoup d’éclairs. Et j’ai trouvé la pelouse contre la maison entourée des orages. Tout autour mais surtout au nord et un peu plus vers l’ouest que vers l’est, tout autour s’allumaient des éclairs et le tonnerre roulait. La pelouse était comme une scène mais une scène inversée, d’où contempler l’action cosmique au-dessus des gradins (et les beaux arbres qui entourent la pelouse, ceux dont plusieurs fois par jour je cherche la compagnie, l’entretien silencieux, font avec moi le public idoine pour ce spectacle machiné à rebours des traditions dramaturgiques).

Et je me dis…

Je me dis: « Nous habitons sur les premiers reliefs, entre la montagne et la mer. »

Parce que la dramaturgie, c’était déjà sur mon trajet que je l’ai perçue. Le roulement des coups de tonnerre et des éclairs autour de ma pelouse, dans l’hémicycle des arbres et des montagnes, ce fut, en quelque sorte, l’apothéose préparée par la montée en lacets depuis le fond de la vallée.

Et je me dis que cette notation orographique est trompeuse, elle suscite une image de reliefs, comme des cartes de plastique moulé vendues chez Rontani derrière la mairie, mais que cette image cache autant qu’elle montre car l’espace où se dessine ce relief n’est pas vide, ni neutre, parce que l’humidité tiède et odorante de la mer monte et se dissipe, parce que l’air a une température, une humidité et une odeur qui ne se voient pas,
parce qu’arrivant ici, nous touchons ce qui à Nice est le ciel, le ciel qui ne descend jamais aussi bas, et ici il peut nous envelopper, et lorsqu’il est au-dessus de nous, c’est, souvent, à le toucher, touché d’ailleurs par les pointes du Férion ou de Rocca Sparviera, où se déchire le tissu des nuées,
parce que l’air froid de la montage coule au fond des vallées, coule au fond de la vallée du Paillon à y rendre les hivers glacés, et que l’air de la montagne coule en plusieurs couches invisibles et que la dernière vient caresser nos pentes, perchées au-dessus de la vallée.