Baker Street

En milieu de soirée, vers les dix heures, comme nous finissions nos cigares, la conversation se fit languissante. De son fait, m’a-t-il semblé – et la suite l’a plutôt confirmé. Il parut tout à coup plongé dans une méditation intempestive. Il considéra la cendre de son cigare le visage soudain ouvert et rêveur, hochant lentement de la tête puis il déposa ce qui restait de cigare sur le cendrier et se leva décidément. En me souriant il me dit qu’il montait se coucher mais que cela ne nous chassât pas (j’avais la veille excessivement loué le cognac qu’il nous avait servi). Et que si nous avions besoin de quelque chose, le maître d’hôtel n’avait pas l’habitude de s’endormir tôt et avant minuit nous étions sûrs de le trouver éveillé. Se tournant vers le docteur puis brièvement vers moi, il nous souhaita une bonne nuit. Nous l’entendîmes monter l’escalier. Le docteur nous resservit à chacun un cognac et je lui dis que j’avais trouvé au grand homme l’expression de quelqu’un qui vous quitte pour aller retrouver une femme. « Plus la mélancolie. » fit-il en reposant le flacon sur la table basse et je l’approuvais en silence. « Il y a bien une femme, reprit-il, mais c’est la vieille Annamite toute fripée qui a été sa nourrice et qui couche dans une petite chambre toute étroite à côté de la sienne. C’est là qu’elle lui prépare sa pipe d’opium vespérale. Il reste parfois un peu chez elle à causer en vietnamien puis il rentre dans sa chambre qui communique directement avec celle de la vieille. »

la montagne

Il dit: « Je pars dans la montagne. »

On lui répond: « Ne pars pas dans la montagne: la montagne est pleine de mauvais esprits, de démons et de nains. »

L’ombre a envahi les rues mais au bout de celle-là, où des fanions striés pendent devant les fenêtres, le soleil couvre d’or la montagne. Sur la gauche les chênes, bouclés comme des anges, montent en troupeaux jusque très près du sommet (je pense alors à Jason et à la lointaine Colchide).

Il demande: « Les as-tu vus? Ou connais-tu quelqu’un qui les a vus? »

On lui répond: « Personne n’est jamais redescendu de la montagne qui y ait passé la nuit. »

Puis les voix deviennent discordantes, chacun porteur, semble-t-il, porteur de son propre morceau de vérité, on parle des cris qui s’entendent certaines nuits, ce qu’a raconté un berger, les effets curieux de la lumière de la lune…

Lui, un peu rêveur, parle et désigne la montagne: « Ce qui est vrai, c’est qu’en ce moment les vents là-haut, autour du sommet, se livrent une furieuse bataille, à nous invisible, tandis qu’ici, dans les rues de la ville, l’air est en parfait repos. »

Dans la montagne vivent des ermites farouches qui s’enfuient à l’approche des hommes, rodent des loups et quelques ours. Des malfaiteurs aussi parfois s’y cachent. Mais il y a aussi, ça et là, des ossements humains blanchis et menaçants.

Lorsque la lumière de la pleine lune baigne les prés râpés là-haut, près du sommet…

cabane (2)

C’est toujours ainsi: un moment du temps, une lumière, une température, une humidité, un moment, quelque chose d’intérieur aussi, une distance du sommeil, un état du ventre, un moment de la digestion, un goût de la bouche. Un arrangement de traces, de restes. Et c’était un commencement. Il était sorti sur le seuil de la cabane et regardait la première lumière matinale emplir la vallée, comme descendue, lentement coulée des montagnes sur les pointes desquelles le soleil avait d’abord cassé la nuit. La lumière était rose et dorée et elle lui semblait refléter la chair de l’endormie, de l’encore endormie derrière lui, dans l’obscurité de la cabane. Lire la suite

dans les ruines

Allongé dans la chambre que je me suis faite au sein des ruines, je fume une cigarette et je regarde la lumière d’un pâle soleil s’épandre sur ma couche. Il a plu tous ces jours-ci et le ciel reste menaçant. Le soleil cependant perce aujourd’hui, quelques longues plages, le plus souvent à travers une nappe blanche de nuages, et ici de plus entre les branches d’un petit arbre qui pousse non loin devant ma fenêtre. Après les fatigues de ces derniers jours (mon arme est posée droite à un angle des murs), ce moment est très doux. Tout affaibli qu’il soit le soleil réchauffe le pan de mur humide. Et je lève la tête vers la voûte au-dessus: ces gens-là savaient vraiment bâtir, nous, barbares, ne saurions pas mais nous aimons vraiment nous installer dans les ruines, nous y aménager un rapide confort. Ma cigarette se termine. Mes doigts étaient trop gourds, hier, pour que je puisse rouler, jusqu’à ce que nous allumions un feu au milieu de l’église.

Les quais, sauf aux premières heures du jour…

Les quais, sauf aux premières heures du jour, restaient dans l’ombre. Et tout au long de la journée la rive d’en face était baignée de soleil.

L’autre côté est plat, sans constructions ou quelques huttes de cannes. Toutes sortes d’oiseaux limicoles fréquentent les herbes, les joncs et les nénuphars flottants qui bordent la rivière.

Aux premières heures du jour seulement, la lumière très oblique du soleil éclaire cette partie de la ville qui regarde le fleuve, les façades des hauts palais qui dominent le fleuve. Un homme me dit: « Je t’ai vu à Bahawalpur, il y a plusieurs années, et tu étais parmi les musulmans! »

Une voix répond: « Non, je ne sais pas de quoi tu parles. Je n’ai jamais été à Bahawalpur et je suis ici pour rencontrer celui qui, sur le talus de la rivière, joue de la flûte, pour charmer les vachères. »

Mais l’homme: « Je t’ai vu à Bahawalpur parmi les porteurs de barbe, parmi les hommes aux longues robes et tu remuais les mains. Les hommes autour de toi hochaient la tête et souriaient de plaisir. »

Pourtant à Bahawalpur je quittais rarement la chambre et, lorsqu’il m’arrivais de sortir du petit appartement pour marcher un peu sous le soleil, je ne parlais à personne.

La pluie va tomber, les feuilles des quelques bosquets qui restent au bord du fleuve vont briller comme couvertes de salive mais le vacher à la peau bleue restera invisible.

le fils de la blanchisseuse

De nombreuses années se sont passées sans que je revienne. Lorsque le nom de X. traverse mon esprit, comme en ce moment même, une image l’accompagne, un souvenir, d’enfants en uniformes noirs qui courent vers la mer, de petits garçons en uniformes noirs, en casquettes noires à visières vernies, qui descendent en courant vers la mer. Etais-je l’un d’eux ? Une course rapide et qui paraîtrait désordonnée si nous ne portions tous, grands et petits, la même veste noire à col droit, si nous ne gardions tous la même casquette vissée au crâne. Etais-je l’un de ces garçons?

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le peintre

Je ne sais pas pourquoi il n’a pas repris le métier d’orfèvre qui était celui de son père et de sa caste. S’il y avait à son changement de vocation une raison économique ou si ce fut par goût qu’il devint peintre. Ce qui est vrai, c’est que lorsqu’il est venu dans cette ville pour entrer en apprentissage, le palais était encore comme une ruche autour de laquelle bourdonnaient des centaines d’artisans et d’artistes qui y apportaient leur miel et en repartaient avec, pour les plus médiocres d’entre eux, de quoi entretenir leurs familles dans une honnête aisance. Et de toutes ces abeilles les plus prestigieuses étaient les peintres.

Mais avec le départ des Anglais les choses se sont mises à changer. Il y eut quelques années de suspens, le roi fit encore construire un pavillon sur la terrasse supérieure du palais et il voulut le faire orner de fresques qui auraient ajouté les archives iconiques de son règne à celles qui se déroulaient déjà sur les murs du palais en dessous. Les cinq meilleurs peintres de la ville, ceux qu’avant la guerre le roi envoyait aux autres rois, leur offrant quelques semaines ou mois de leur talent comme des joyaux parmi les plus précieux de son trésor, les cinq meilleurs peintres de la ville devaient collaborer à la réalisation de ces fresques. Le maître de S. devait en particulier se charger d’un cycle qui retracerait les origines de la dynastie. D’autres peintures plus anciennes, certaines parmi les plus anciennes du palais (ce qui ne leur donnait guère plus de trois cents ans, cependant), avaient été destinées au même sujet mais il était paru au début des années trente un ouvrage en anglais, je ne sais pas si l’auteur en avait été un Anglais ou un Indien anglicisé, ou un Allemand, peut-être, pourquoi pas? qui reconstruisait le mythe des origines de la dynastie, à partir des chantefables, des historiens et des différents témoignages iconiques, de manière nouvelle et plus complète. Le roi avait donné ce livre au maître de S. en lui ordonnant de se fonder sur lui pour illustrer à nouveau et d’une manière qu’il voulait définitive ses origines divines. En pratique, c’est un pandit qui servit d’intermédiaire entre le peintre et le livre. S. qui était à peu près illettré et ne parlait pas trois mots d’anglais, assista aux nombreuses discussions et mises au point, parfois houleuses, entre son maître et le pandit, le livre à couverture rose-beige toujours entre eux, qu’ils ouvraient parfois, le pandit surtout, et qu’ils lisaient alors pour soutenir leur argumentation, en anglais alors, S. assista à ces discussions avec une stupéfaction fascinée et curieuse. Il y eut des esquisses puis des miniatures sur papier mais les fresques ne furent jamais réalisées. Le pavillon resta inachevé, les seules peintures faites furent les deux portraits en pied du roi et de la reine, assez peu réussis. Le projet fut interrompu par la remise par le roi de son royaume à l’Union. On badigeonna de vert pâle les murs qui auraient dû recevoir les fresques et c’est ainsi que les touristes voient aujourd’hui le pavillon: le reflet de la lumière sur le badigeon vert teinte les visages des anciens souverains d’une couleur blafarde.

La République rendit au roi le palais du lac, sur une île en face du vieux palais et ce qui avait été le palais de la reine, un palais plus petit, au bord du lac, tout entouré de jardins, au nord de la ville. Et le roi vécut de ce moment là une vie toujours luxueuse mais strictement privée. Il n’y eut plus de cour et plus de commandes.

Les peintres durent alors trouver une nouvelle clientèle. Cette clientèle vint se présenter d’elle-même: dans les années cinquante commencèrent à arriver nombreux des touristes d’Europe ou d’Amérique.

Dans la ville natale de S., les peintres continuaient de travailler pour leurs concitoyens, vendaient aux pèlerins des images pieuses. Mais S. n’aurait pu y revenir travailler: pour ses concitadins il resterait toujours un orfèvre.

Biss 3.2. (fin)

Je suis sorti. La nuit était glacée et des chiens rodaient du côté des tombes. Je suis retourné dans la maisonnette. Elle était recroquevillée dans un angle, elle dormait, toute bleue, et non loin d’elle le brasero semblait garder pour lui seul sa lumière. Elle portait la même robe blanche et j’en ai relevé le bord. J’ai voulu regarder sa peau. Elle portait des bottines et des bas. Je n’ai pas osé relever plus haut le bord de sa robe.

Je suis reparti vers la ville en grelottant.

Biss 3.1.

Quel bonheur c’est, d’être un chat, tu ne peux pas l’imaginer. Elle me demandait de lui raconter tandis que nous étions couchés l’un contre l’autre dans cette maisonnette au milieu des tombes.
Je lui raconte.
Elle dit:
Non, toi, tu n’as pas le droit. Seulement ton frère, le chat. Parce qu’il a des yeux de chat. Toi, tu n’as pas des yeux de chat.
Je lui dis: Mais je suis moi ce chat. Il n’est nul autre que moi, ce chat.
Et elle: mais non, ça n’existe pas, de se changer en chat. Ne sois pas enfantin. Ce chat est ton jumeau.
La honte, l’humiliation me rongent. Je suis en colère. Je serais en colère si je ne désirais pas autant ce qui se passe là.

Je raconte: je sentais ton odeur par mes narines de chat.
Elle dit: ne dis pas « toi », tu me fais honte. Dis: « elle ».
Ma complaisance m’humilie, je serais en colère si je ne m’empêchais pas. Je suis couché contre elle mais elle ne me permet pas de poser mes mains sous ses vêtements. Je sais que si je me mettais en colère, j’écarterais ses cuisses et je ferais couler son sang et alors plus rien ne serait comme avant. Peut-être la tuerais-je. Et puis il y a ce qu’elle ne sait pas: la folie que j’ai faite. Ils me tueront, me dis-je en traversant le fleuve. Mais je n’ai connu aucune femme comme elle, je n’ai aimé aucune femme avant elle, et je n’en aimerai jamais d’autre. Me dis-je en traversant le fleuve.

Je raconte: je sentais ton odeur par mes narines de chat.
Elle dit: ne dis pas « toi », tu me fais honte. Dis: « elle ».
Ma complaisance m’humilie mais je reprends, tout douloureux au cœur de la colère que je retiens, je dis:
Je sentais son odeur par mes narines de chat.
Elle:
Ce sont des contes de nourrices que tu me racontes là. Ça n’existe pas de se changer en chat. Et si tu en étais capable, alors change toi en chat, là tout de suite. Si tu te changes en chat, je te prendrais contre mes seins, tu vois, dans l’ouverture de ma robe. Alors qu’attends-tu? Il fait nuit, n’est-ce pas, et n’as-tu pas désir de venir contre ma peau?
Dis: « Il sentait son odeur par ses narines de chat ».
Je reviens avant l’aube. Au petit jour, je traverse la ville et je regagne ma pension en face de la gare.