Deux rêves: l’amnésique et le charlatan

L’amnésique

Elles sont plusieurs jeunes filles en fleurs, sur la courbe du pont au-dessus de la gare. Il regarde l’une en s’approchant, qui a la face ronde et parfaitement belle mais comme il s’approche encore, c’est le visage de sa voisine de droite qui attire ses regards, celle-là qui est la dernière du groupe de ce côté et qui s’appuie à la rambarde du pont. Elle qui a habituellement les cheveux frisés les a ici lissés et elle a un peu de rouge aux joues. Il approche son visage de celui de la jeune fille, encore, et caressant légèrement la joue, il dit:
– Comme tu es jolie!
Elle alors, sur le ton du reproche tendre et vif et de la tristesse ombrageuse:
– Je ne suis pas « jolie », je suis ta maîtresse depuis une heure! Est-ce ainsi qu’on parle à sa maîtresse nouvelle?
C’est donc cela, et pourquoi ses cheveux sont encore mouillés: ils étaient il y a peu dans un lit ensemble, et il revoit le petit appartement, en bas, au-dessus de la voie de chemin de fer. Ses joues sont rouges encore de leurs étreintes, comme elle est jolie, comme elle est désirable! Elle presse la main de l’homme contre sa joue. Comme elle est désirable!

Le charlatan

Les enfants vont se coucher et saluent le visiteur. La petite dernière demande si elle peut lui faire la bise. Le visiteur regarde le père, le jeune père, en riant. Bien sûr, disent-ils, tu peux l’embrasser! Alors la petite s’avance mais elle ne va pas jusqu’au visiteur et s’arrête derrière son père. Le visiteur, en riant à nouveau:
– Ah, quelle jeune fille bien élevée et comme elle a compris: ce n’est pas à la fille de faire tout le chemin mais c’est au garçon de venir à elle.
Et il fait les deux pas et se penche sur elle qui lui claque un baiser près de la bouche et lui à son tour sur la joue ronde. « Bonne nuit! » En s’éloignant vers sa chambre elle dit:
– Demain matin, en me réveillant je dirais « Bonjour [et elle dit là le nom du visiteur]! ».
Et lui:
– Si tu le dis assez fort, non avec la voix mais avec le cœur, je l’entendrai et je te répondrai.
et comme le frère aîné rit de son côté, il se tourne vers lui et lui dit sur un ton léger de comédie:
– Ah, celui-ci rit, il ne croit pas à ce que je dis, il croit que je raconte des calembredaines à sa petite sœur alors que je dis la vérité.
L’enfant, après un temps et le regard sérieux:
– Mais comment cela serait possible?
– Ne connais-tu pas le vers de Shakespeare: « Il y a plus de choses dans le ciel et sur la terre que n’en rêve votre philosophie » et ne crois-tu donc pas qu’à Celui qui a fait les mondes en nombre tel que celui-ci qui est le nôtre est à leur étendue comme une pointe d’aiguille sur la surface de ce drap, il soit possible de faire que ce qui sera devienne ce qui est?

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