embêtés

Je ne pensais pas que les pluies pouvaient être aussi violentes par ici. En un quart d’heure le pays, aussi loin que portait le regard, s’était changé en boue. Le jeune homme jovial qui me servait de chauffeur depuis le chef-lieu parlait en conduisant, je ne voyais plus de route mais lui devait savoir où elle était parce qu’il roulait aussi vite que le pouvait la grosse limousine qui nous avait été assignée. Je ne l’écoutais pas et d’ailleurs le bruit de la pluie et de l’eau sous les roues couvrait ses paroles. Je pensais que si l’eau noyait le moteur ou que nous quittions la route, nous ne pourrions jamais repartir et nous resterions coincé au milieu de nulle part, échoués dans un océan de boue. Et je commençais déjà à regretter d’avoir accepté ce travail. Et puis je l’ai vu me désigner quelque chose à travers le pare-brise, je ne voyais rien que les reflets de nos phares dans les gouttes qui s’écrasaient sur la vitre et dans celles qui faisaient un rideau devant nous au-dessus de ce qui était sans doute la route. Il a parlé de lumières mais je n’ai rien vu. Nous arrivions.

Le type était un homme assez jeune, moins de quarante ans, je dirais, et très brun, plutôt mince. Il avait l’air fatigué et embêté, pas hostile mais embêté. Le silence se prolongeait. Il passait la main sur son front et sur ses yeux comme pour s’aider à penser. Une cigarette brûlait entre l’index et le majeur de cette main. La maison sentait le chou.

Et puis il coinça la grosse cigarette sur le côté de sa bouche et la main qu’il venait de libérer reprit le télégramme sur le bureau devant lui. Il plissait des yeux à cause de la fumée et le regardait sans l’avoir re-déplié. Le silence se prolongeait et je commençais à le trouver inconfortable et à trouver inconfortable le fauteuil grêle où je m’étais assis, juste en face de lui, les coudes posés sur les accoudoirs, un peu haut.

On entendait la pluie s’affaiblir et se renforcer sur le toit, comme si elle s’éloignait un moment pour revenir plus forte. J’avais soif et sommeil. Il ferma à nouveau les yeux. On entendit un esclaffement de rire dans la pièce derrière moi, l’antichambre.

J’allais parler pour rompre le silence mais il me prévint et me redemanda pourquoi je n’étais pas resté dans la capitale (il voulait dire la capitale de cette province lointaine) pour rencontrer les responsables locaux du programme. J’ai failli lui répondre que je les avais déjà vus et que je le lui avais dit au début de notre entretien mais j’ai compris qu’il parlait pour lui-même, qu’il ne s’était mis à parler que pour me devancer et pour m’empêcher d’interrompre ses pensées.

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