l’homme aux sacs

Je les ai vus sur la place, non loin de la loge. Il était assis sur une des bornes en pierre blanche qui sont sur le devant. Un homme lui a demandé pourquoi il ne se vêt que d’un manteau seul. Alors il a rit et a dit: « parce que le manteau est le vêtement des sages ». Plusieurs parmi l’assistance ont ri aussi, ce sont ceux qu’on peut appeler ses disciples, ceux qui viennent plus souvent que d’autres l’écouter et qui aiment parfois à lui rendre un service, à lui offrir à manger ou à boire.

Je n’aime pas leur rire.

Et puis il dit: « parce que la vérité est nue et que le vêtement est comme la parole. « 

Un homme était assis dans la rue, celle qui longe la préfecture urbaine à l’ouest. Il avait auprès de lui trois gros sacs, deux en bandoulière et un posé devant ses pieds. La nuit n’était pas encore tombée mais l’ombre montait dans les rues.

La rue est étroite et le soleil n’y donne qu’en milieu de journée, pour peu de temps. Le portail de la préfecture sur cette rue reste toujours fermé et il n’y a de fenêtre qu’à partir de l’étage, très haut, des fenêtres protégées par de gros barreaux couverts de poussière. Jamais on n’y voit nulle lumière. Le mur est de gros moellons grossièrement équarris.

L’homme était d’âge mûr, entre quarante et cinquante ans, ses cheveux longs et sales, sa barbe, longue aussi, avait des reflets roux et il semblait très découragé.

Deux hommes vinrent à passer, le premier était jeune, de belle allure et précédait d’une vingtaine de pas un vieillard vêtu d’un manteau gris et qui s’appuyait sur un long bâton comme en ont les bergers. L’homme aux sacs se leva à leur approche et s’adressa au jeune homme:
« Le jeune homme connaissait-il un endroit où je pourrais passer la nuit? » L’autre lui répondit que non loin (et il fit le geste du bras) il y avait plusieurs auberges. L’homme aux sacs dit: « Je n’ai pas d’argent. ». « Oh, dans ces conditions, il te faudra dormir dehors. C’est que, vois-tu, dans cette ville, on n’a rien sans rien. De l’autre côté de la préfecture » (et il refit un geste du bras: une large courbe qui sautait par-dessus le palais) « il y a une place avec une loge où tu pourras peut-être te faire une place pour la nuit. Si tu sais t’arranger avec les mendiants qui l’occupent. » (Oui, j’ai vu cette place, deux groupes de mendiants étaient dans la loge, autour de deux feux qu’ils avaient faits, les voûtes de la loge étaient noires et la fumée y faisait des nappes lentes qui s’échappaient par les côtés. Personne que les mendiants ne s’y tenait.) « Et s’il ne veulent pas de toi, il te faudra dormir dans la rue. Bah, ce n’est pas si terrible: les nuits ne sont pas encore très froides. »

Et il s’en fut. Pendant ce temps le vieillard était passé, de son pas lent. Il n’avait pas tourné la tête ni modifié sa marche. Le jeune homme ne tarda pas à le dépasser à nouveau. Alors le vieillard revint sur ses pas et s’adressa à l’homme aux sacs qui était resté debout. « Qu’y a-t-il dans tes sacs ?
– Pourquoi te le dirais-je?
– Parce que je peux te trouver une place pour la nuit. Qu’y a-t-il dans tes sacs?
– Si je ne te le dis pas, m’y mèneras-tu tout de même?
– Non.
– Des livres, il y a des livres dans mes sacs. »

Le vieillard fronça les sourcils (il regardait les sacs). « Quelle sorte de livres?
– Je croyais que tes pareils affectaient de ne pas savoir lire. »

Le vieillard tourna à nouveau les talons, fit une quinzaine de pas puis revint. L’homme aux sacs n’avait pas bougé.

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