commentaire pour « Gabriel »

Gabriel.

C’était au début de mon séjour d’un an au Canada. J’étais arrivé le premier septembre, fin octobre j’étais installé, et là, au bout du monde, loin de l’Europe, je me suis trouvé un temps comme spectateur de ma propre vie, éloigné de ses lieux habituels (lieux peuplés, de personnes, de passions, d’enjeux, de spectateurs aussi), je me suis senti éloigné également du temps habituel, du déroulement de ma vie.

Ici, au Canada, je n’avais pas encore d’histoire, je m’étais juste installé. Et j’ai été, un temps, en suspends. Je pouvais contempler, comme de haut, à la fois l’espace de ma vie passée, de ma vie jusque là, et le temps de cette vie. Je me suis trouvé ainsi dans un rapport au temps assez analogue à ce qu’il est dans le rêve, c’est-à-dire qu’à la fois j’étais là dans ce moment de ma vie situé précisément dans le déroulement de sa durée et je pouvais me projeter dans tel autre moment directement, sans l’intermédiaire du segment de temps qui le séparait de ce moment présent où j’étais.

C’est de cela qu’il est question dans ce morceau, Gabriel y est mon symétrique, il est moi-même projeté dans un temps passé, mixte, fait à la fois de la fiction que j’imaginais dans ce temps et de la réalité biographique contemporaine qui se reflétait dans cette fiction. De la même façon que, physiquement présent dans ce coin de Canada, juste avant que la neige commence à tomber, je suis, quelque chose de « moi » est aussi dans un temps passé, qui est à la fois (sur le mode du mixte ou de l’hybride) le temps biographique d’alors et un temps imaginaire, un temps-espace de fiction, de même Gabriel, « physiquement » présent dans ce temps de la grande île, est en même temps, d’une façon imperceptible aux autres, à ceux qui l’entourent, présent à un temps autre depuis lequel considérer le temps où il est physiquement présent de l’extérieur.

Ce raccourci temporel est rendu possible par des analogies formelles (ce qui vient encore un peu plus compliquer le schéma), c’est-à-dire que j’ai reconnu dans le lieu où je m’installai, des éléments de l’espace de ma fiction ancienne qui n’appartenaient pas au monde depuis laquelle je l’écrivais, comme si, dans cette fiction même, au sein de ce passé déjà ancien, avaient été déposés des germes du temps présent, de ce temps canadien. C’étaient la proximité de la mer, l’habitude du froid, l’imminence de la neige, aussi les maisons de bois, les galeries où secouer la neige de son manteau.

Aussi dans le morceau se trouvent déposés des fragments de mon présent canadien: le mont Champlain, la sonate de Scarlatti…

Le second morceau a été écrit quelques jours plus tard, après la première chute de neige. Il y a eu la comme une résolution de la tension que le morceau précédent mettait en scène.

J’oublie une chose: dans ces jours-là, j’ai attrapé un rhume et le rhume me cause souvent, lorsque je suis au loin, ces conflagrations temporelles, ces accès poignants de nostalgie.

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