Haagse Bos

Lorsque je suis arrivé, en fin d’après-midi, j’ai cherché un hôtel dans les environs de la gare. Le premier était plein, le second avait encore une chambre. Je m’y suis donc installé.

Ma chambre donne sur une cour à l’arrière de l’immeuble. Des escaliers de fer descendent jusqu’au fond de la cour. Avec ses murs légers, ma chambre est comme un pavillon posé sur l’immeuble. La nuit, après que j’ai éteint la lumière, j’entends le roulement des trains, de l’autre côté. Et le matin je suis réveillé par les mélodies d’un limonaire. Je l’ai vu, un soir, installé sur le parvis de la gare.

Le matin je prends d’abord un copieux petit déjeuner dans la salle commune de l’hôtel. Je bois ma deuxième tasse de café en fumant. Mon regard vagabonde parmi les ornements surabondants de la salle ou bien traverse les carreaux jaunes: les hangars aménagés sous la voie ferrée, crasseux, aux portes toujours closes et couvertes de graffitis peints à la bombe.

Ce que je préfère, ce sont les très fines tranches de fromage.

Je remonte un instant et puis je sors Je vais jusque chez le loueur de vélo qui tient boutique dans une aile de la gare.

A la nuit tombée, j’ai fumé un joint au bord du grand bassin d’eau lisse qui est au milieu de la ville. J’avais posé le vélo contre un banc, m’étais assis sur le banc et j’avais allumé un joint. Le bassin aux angles carrés était comme un miroir de ténèbres. Ç’avait été un moment parfait.

En vélo je suis allé jusqu’à la mer. J’ai traversé des quartiers résidentiels, de parcs, de belles maisons et de jardins… Une barre d’immeubles posée sur la ligne des dunes, le casino au milieu comme un énorme gâteau, ou une tiare, une pièce montée labyrinthique et blanche, séparait la ville de la plage et cachait l’océan. Il flottait déjà une odeur de sable, de crème fouettée et de friture.

Je suis passé de l’autre côté et j’ai roulé lentement le long de l’océan noir.

J’ai déjeuné sur mon vélo des deux sandwiches que je n’avais pas mangé la veille, dans le train. Je traversais des quartiers industriels sinistres, au sud de la ville.

Et puis je suis revenu vers le centre et je me suis enfoncé dans une forêt. Je l’avais prise pour un parc mais c’était réellement une forêt, en pleine ville, et dans les arbres s’éteignait la rumeur du trafic. Je me suis arrêté près d’un lac, j’ai fumé une cigarette, j’ai eu froid, je suis reparti. Dans un chemin creux, à cause du rétropédalage, je suis tombé, pas de mal. J’ai croisé une route qui traverse la forêt, avec des voitures, de la fumée et du bruit, j’ai longé des roseraies mais toujours la forêt était autour de moi, absorbant le bruit, et au milieu de la forêt j’ai trouvé un palais sur une île, un palais dans un parc entouré d’un grillage noir et d’un fossé carré. Une jeune fille en uniforme montait silencieusement la garde à la grille du palais, sur le pont qui enjambe le fossé. Elle était si jolie qu’on aurait dit qu’elle n’avait enfilé l’uniforme que par jeu ou pour poser, playmate. Elle semblait cependant s’ennuyer. J’ai consulté le guide que j’avais avec moi et j’ai appris que c’était dans ce palais que résidait la reine.

Un autre soir je suis rentré du centre à pied. Je suis passé par une rue toute droite qui ramène du centre vers le quartier de la gare, une rue de petites maisons de briques, de maisons basses où dans la lumière jaune ou rose des vitrines du rez-de-chaussée des femmes s’exhibent. Mais beaucoup de ces vitrines étaient vides et les femmes, celles du moins qui restaient, n’étaient pas très belles, souvent trop grasses. L’entrée de la rue était fermée d’une grosse chaîne scellée dans deux bornes et tout à côté une batterie de trois urinoirs d’émail blanc était collée au mur. C’était comme si la chaîne et les urinoirs faisaient partie du même dispositif.

Pour la troisième nuit, j’ai dû changer de chambre. Celle-ci est au bout d’un couloir, étroite, et donne sur la façade, sur le feuillage d’un robinier. Malgré la chaleur je laisse close la fenêtre aux doubles vitrages. Je passe la soirée allongé sur le lit à regarder la télévision. Je regarde CNN, il se passe quelque chose d’important dans le monde, ailleurs. Un tramway passe en bas, sur l’avenue qui longe la gare.

Je reste deux jours puis je reprends le train.

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