Sichuan

Nous avons passé plusieurs mois dans le froid, l’obscurité, l’engourdissement et l’inquiétude. Au milieu du continent, loin de tout, à travers des montagnes sèches et des terres grises. Des avions bondés, brinquebalants, trains puants, des femmes cachées dans des châles rouges ou noirs, des hommes avec le couteau à la ceinture. Avec toujours le souci de notre bagage. Nous avons dormi dans des salles communes, des dortoirs, nous avons dormi dans des salles d’attente agglutinés avec les autres près du poêle de fonte, sous la lumière jaune des lampes à pétrole dans des auberges de bois clair.

Un matin ce fut le printemps. Nous sommes sortis, une ondée brève venait de tomber, devant l’auberge le sol était jonché de pétales. Image saturée par les feuilles luisantes, les rameaux pendants, chatons, pétales, étamines, reflets dans les flaques. Les feuilles mouillées, les rameaux pendants, les reflets dans les flaques. L’autobus par une route droite, route d’une province éloignée de la capitale de l’Empire, bordée de chaque côté d’une rangée serrée d’arbres à la ramure fusiforme. Nous arrivons dans une ville, une grande ville. Portraits au-dessus de l’avenue, d’un homme souriant, à la figure ronde, aux sourcils et aux tempes glabres. Petits piments rouges, jaunes et verts. Le goût fort des petits morceaux de choux craquant conservés dans la saumure.

Je me suis penché au-dessus de ma compagne pour mieux regarder. Elle non plus ne détourne pas beaucoup le regard de la vitre. Nous ne disons rien. Je pense: « Je suis en Chine ».

C’est une plaine ouverte vers l’est, entourée par un hémicycle de montagnes qu’on ne voit pas parce qu’elle sont loin.

Nous nous sommes promenés dans la partie ancienne de la ville. Nous sommes sur une esplanade trapézoïdale, sur le bord d’une rivière ou d’un canal et je reconnais deux œuvres d’art que je connaissais par des photographies et dont j’ignorais qu’elles se trouvaient dans cette ville : un mur gris sur lequel sont comme estampées des silhouettes d’un gris plus clair et d’une matière plus lisse, dieu-serpent, nobles sur un char à baldaquin, qui tirent des oiseaux (on en voit arrêtés dans le ciel une flèche en travers du corps), danseuses. A droite une sphère armillaire en fonte noire dont j’avais vu l’image il y a très longtemps dans une encyclopédie géographique.

Feuillages au-dessus de l’esplanade, chatons de saule ou de peupliers. Le sol est mouillé comme après une courte averse. Je me tiens très près du mur, que je regarde, reconnais tremblant d’émotion.

C’est près de là que nous rencontrons nos amis, dont nous savions qu’ils étaient en Chine depuis plusieurs mois mais sans savoir où. Elle et lui en robe safran parsemées de petites taches rouges et vertes et ils mendient. Ils quêtent, il fait une grimace, sa main est repliée comme une serre et sa paume est noire. Il m’explique qu’on leur a tout volé peu après leur arrivée en Chine.

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