Mala 1

Un été chaud, au ciel pâle, le frère et la sœur descendent sur la plage Mala. Nous descendons un après-midi de juillet qu’il fait très chaud et que l’air est salé avec l’odeur de la mer. On dit de la maison sur le cap, de la maison blanche sur pelouse verte qu’un tourniquet arrose /

Comme nous descendions l’escalier de ciment qui conduit de la route à la plage à travers une végétation épaisse, entre la voie ferrée et la plage, le tronçon de voie entre deux tunnels, sans gare, sinon la maisonnette contre la voie, aux contrevents clos, écaillée et poussiéreuse /

Comme nous descendions l’escalier de ciment à travers la végétation épaisse, presque tropicale, et il y a à gauche du stérile tronçon de voie ferrée, en rectangles juxtaposés, non séparés par des murs ni haies, des jardins de légumes sur un replat contre la voie au bord de la végétation dense qui descend raide à la plage, quelques carrés de jardins avec une ou deux cabanes qui tremblent, j’imagine, au passage des trains mais il y a parmi ces arbres tors et buissons luxuriants toute une population, dans ce sein de verdure, entre la falaise grise et rousse et le promontoire, socle au palace et villas milliardaires, sous la voie des express du Paris-Vintimille, à peine aperçue dans un clignement

un clin d’œil, le bref espace entre deux tunnels, par le voyageur insomniaque ou ennuyé qui est venu une fois de plus s’appuyer contre la fenêtre du couloir pour fumer une cigarette et qui a

et qui a, avec l’insatisfaction et le malaise que causent une allusion à demi comprise ou une inscription à demi déchiffrée et dont, à cause de ça, le sens reste caché ou encore ce qu’on a « sur le bout de la langue », une citation qu’on ne retrouve pas, dont on pense qu’elle conviendrait mais dont la teneur échappe, un fantasme, une délectation qu’on amorçait mais qu’une brève distraction nous a fait perdre et dont il ne reste qu’une impression, une ambiance /

sans doute a remarqué les deux cabanes et la terre sèche des jardins, parfois sous la mer noire dans la lumière de la lune, sur quoi alors viennent filer comme le faisceau d’un projecteur les fenêtres jaunes des voitures et surtout projeter en trapèze renversé dont la base se perd et où se marque son ombre, fantasmagorie sur les accidents du paysage, sous la mer noire et les étoiles

la mer noire et les étoiles et les arbres et buissons, ténèbres mates qui recouvrent la plage, espace, portion de paysage que balaie la lumière jaune et cadrée de la fenêtre du train où en croix les ombres du voyageur et de la barre où il s’appuie se dessinent, à la manière d’un signe, instables pourtant, qu’il a à faire avec ce paysage où sa silhouette se porte, moins comme une image ou un reflet que comme une marque, semblable à celles qu’on imprime sur la croupe du bétail mais au lieu qu’elle s’inscrive dans le cuir et le poil, indélébile sur le corps de l’animal, plus ironiquement elle tremble et fuit, signifiant ainsi au voyageur que le temps lui manque et que si, dans cet appel menaçant mais fugace, allusif, futile, pourrait-il se dire s’il en avait le temps, c’est une dette qu’il sent, il ne pourra l’acquitter, un désir l’assouvir, une occasion, il la manquera – la lumière jaune, index comme un indiscret fera remarquer sur la plage la beauté du corps d’une femme.

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Dans un sein profond, dans un croissant de verdure, dont la forme est celle de la nasse d’un chalut ou la morsure qu’un léviathan à mâchoires étroites aurait faite dans cette côte de calcaire, une population de maisons, modestes maisons de campagne, maisonnettes et cabanons, une banlieue, mais

Mais il me faudrait parler, aussi, tandis que dans un creux tout proche de la voie ferrée, peut-être ménagé par des bulldozers et pelles mécaniques, dans un petit parc sombre et sans luxe, quelques immeubles récents, de quatre ou cinq étages et dont les façades se marquent déjà de traînées grises, viennent compléter ici, à l’écart de toute ville, l’image d’une banlieue, il me faudrait parler des constructions qui sont plus haut, environ où la route finit

Parler aussi des constructions qui sont plus haut, environ où la route finit, bâtiments plats d’un seul étage aux balcons maçonnés à rambarde ronde et peinte, bâtiments plats au crépi crème, certaines, celles-là extérieures, plus encore que d’autres se penchent, vers le vide, avec un jouet d’enfant sur le balcon, un avion à chevaucher en matière plastique

Nues au soleil sous la haute stature du palace, et au milieu de leur groupe le double alignement, nues au soleil au pied du palace comme on imagine le village médiéval au pied du château ou village aussi, dans la neige et la boue, seul lieu où je puisse habiter sans habiter cependant parce que le Château est la seule maison

Nues au soleil sans ombre, d’une terre poussiéreuse sans les pelouses du palace, la cour étroite formée par le double alignement de bâtiments plats, au milieu de leur groupe, tube organe, ou le village espagnol au pied du château d’Arkadin mais sans musique, sans fête, avec le silence et le calme qui conviennent ici, ou encore un village mexicain près de la frontière dont la description fera le début d’un roman d’aventures, village dont il est écrit qu’il est « endormi » sans qu’on sache d’abord si cette torpeur lui est normale ou si elle cache des passions que dans la suite du roman, très vite, on verra se déchaîner

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Trop d’images ici

Trop d’images ici sans doute. Je veux seulement dire le contraste de ce hameau dénué et clair avec l’entrelacs plus bas, comme on descend d’une montagne, comme le sec avec l’humide, comme des écrivains américains descendaient vers le Mexique où le dollar les faisaient riches. Ils s’arrêtent d’abord peu après de la frontière, parce que la grosse voiture est tombée en panne d’essence. Il n’est pas facile d’en trouver dans ces parages. On marche, tandis que le jour se lève sur la route poussiéreuse, vers un village qu’on désespère d’atteindre mais que bientôt une pancarte de tôle émaillée, offerte par une compagnie d’essence, Exxon ou Mobil, annonce à trois kilomètres. Lorsqu’on y arrive, le soleil est déjà fort et le village semble vide et hostile, misérable et abandonné. Un chien jaune traverse la rue principale. On ramène l’essence dans de gros bidons carrés.

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Les moins fortunés ne s’éloigneront guère de la frontière, dépenseront leur argent américain en alcool mexicain, pulque ou mescal, et dans un bordel. Mais ils roulent encore, vers la mer, sur des routes défoncées, à tombeau ouvert, soulèvent un sillage de sable fin et des effrois de plumes. Comme ils ont réussi à trouver, sur le poste encastré dans le tableau de bord, une station américaine, ils poussent Lester Young ou Charlie Parker, avec le ronflement des parasites, dans la nuit mexicaine, au milieu des forêts de cactus saguaros, silhouettes qui rappellent au milieu de leur ivresse que le Nouveau Monde est aussi un autre monde. Puis ils repassent la frontière, n’ayant pris de ce pays qu’une vision aussi superficielle que celle que je donne ici de leur vie – mais jamais, aussi rapidement qu’on le visite, un pays ne donne une image superficielle mais une énigme, et si, lorsque son séjour se prolonge, c’est avec moins de force que cette énigme s’impose à moi, si c’est avec moins d’inquiétude que je la ressens, ce n’est pas qu’elle se soit dissipée, c’est qu’elle s’est recouverte d’habitudes, c’est que dans mon souvenir plus tard, au lieu du vide de l’énigme, ce que je trouverai, ce sont les répétitions, les dessins de l’habitude. Mais les plus fortunés

Les plus fortunés ont pu descendre loin dans le pays, installer leur machine à écrire sur la terrasse d’un hôtel, au milieu de la forêt tropicale, au pied du volcan. La forêt vient jusqu’au bord de la terrasse qui la domine un peu. Son odeur, son bruissement, son humidité montent jusqu’à la table de tôle peinte où ils ont posé leur machine à écrire. Ils la touchent du regard comme une main qu’on laisse pendre d’une barque s’immerge des premières phalanges – et parfois un brusque effroi parce que par l’effet d’une vague plus forte ou d’un remous et que la barque ait penché, la main s’est immergée entière jusqu’au poignet et dans la surprise on a pu croire que c’est le corps tout entier, si sûrement contenu dans la limite fuselée de la barque, qui rejoignait l’eau ou un poisson carnassier d’une course nette arracherait la main.

Les larmes lui montent aux yeux d’une tâche qu’il pressent telle qu’il faut abandonner toute autre pour elle et dont il sait pourtant qu’il ne la mènera pas à fin. Il commence un traité sur les oiseaux, les oiseaux aux plumes d’émail, et sur leur langage. Il dessine dans la marge une petite figure très nette et très compacte, à la manière d’un idéogramme, où il cherche à fixer le ton, la matière et l’articulation de chaque cri.

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Ils ont la chair trop rose, trop tendre et qui rougit vite. Souvent ils boivent trop. Ils essaient de ramener au moins l’équivalent d’un cri. Leur savoir-faire leur devient inutile, quelque méthode éprouvée qu’ils tentent d’appliquer, elle leur sonne comme une trahison ou une bouffonnerie. Tout leur savoir-faire leur est devenu inutile, pourtant ils pressentent que toute leur étude, ils l’ont menée pour ça, pour ce qu’ils sentent ici, cette tâche, qu’il n’y a pas trop de toute leur étude pour la tâche qu’ils sentent ici. Et c’est ça, cette différence

C’est cette différence qui est la source de tant de mécomptes, de quiproquos et de malentendus. La montagne plus haut est caressée d’humidité, léchée sans relâche, pourtant elle n’est jamais fécondée. Les prestiges de l’alcool, de l’alcool et des drogues (et chaque vision, ici encore, veut son idéogramme, son blason indiscutable, sa désignation taxonomique) et aussi de si nombreuses lectures qui leur échauffent la tête depuis le collège, leur ont fait voir le sourire des grands dieux où règnent la misère et l’asservissement.

Ainsi, comme le village au pied du château. Et dans cette cour longue, au milieu de ce groupe de constructions basses qui semblent les dépendances de l’hôtel, écuries et remises, logements des serviteurs, s’ouvre sur la terre poussiéreuse un garage, atelier et hangar aux toits vitrés, qu’une plaque de tôle émaillée au-dessus de la route annonce. Le garage est le lieu de l’arrêt. Nous n’habiterons jamais là-haut mais ici, et toujours entre deux soucis. Les orangers et citronniers, les arbres aux feuilles sombres, dures et lisses, nous les touchons et leur parfum mais jamais

Mon enfant, ma sœur, là je voudrais – dahin! dahin!
möcht ich mit dir, o mein Geliebte, zieh’n.

Enfin, ceci dit /

Ceci dit. Toute description est une imposture. Cependant /

Toute description est une imposture parce qu’elle confond le temps de la vue avec celui de… je ne sais pas comment dire: pensée, parole, rumination, écriture? C’est un petit théâtre avec un très petit plateau où se jouent des scènes très brèves et très simples, pas plus de deux ou trois personnages à la fois: be, ba, bi, bo, bu… et qui pour tenir sur ce très petit plateau, jouent très près l’un de l’autre, s’empoignent. Scènes qui ne se jouent que lorsque je parle ou lorsque j’écris. Si je lis, c’est déjà le carnet du metteur en scène que je feuillette, à moins que je ne lise à voix haute. Des scènes très simples, donc, élémentaires, mais qui se succèdent très vite, qui défilent, et en dépit de toutes les règles de la dramaturgie classique.

Ou bien, par exception, parlons de peinture. Bien sûr qu’il y a un temps, un déroulement qui est celui de la fabrication d’un tableau. Il y a même un temps, un déroulement pour la vision du tableau, l’œil qui balaie. Mais si le temps de la fabrication peut si bien, par lui-même, s’effacer, c’est que ces deux déroulements, celui de la fabrication et celui de la vision, ne se superposent pas, ils ne sont pas faits pour ça. Ils sont faits pour se rencontrer, et là où ils se rencontrent, c’est l’instantanéité de la vue.

mala_villa

Cependant

On dit de la maison sur le cap, grande maison blanche sur une pelouse verte et unie, plane sur l’abrupt des rochers, pelouse que limite une balustrade blanche, sur l’abrupt des rochers au pied de quoi sinue l’étroite chaussée de ciment de la promenade littorale, qui parfois pénètre dans des cavités au sol de sable et qui sentent la pisse et remonte par un escalier raide au-dessus de la mer et qui par segments reçoit l’eau trop généreusement prodiguée du tourniquet qui arrose la pelouse unie de la villa blanche qui domine ce petit cap, on dit d’elle

Comme nous descendions vers la plage

Et l’une d’elles, l’une de ces maisonnettes, qu’une pancarte donnait à vendre et qui, de fait, semblait, à la peinture grise des contrevents et aux touffes d’herbe entre les dalles grises et ébréchées de la terrasse, abandonnée, devait l’avoir été, vendue, puisque, comme nous en approchions, deux couples en sortirent, robes de plage et rouge à lèvres des femmes, shorts noirs, moustaches et chemises ouvertes sur le ventre des hommes, qui prirent l’escalier devant nous, parlant fort et marchant large, les femmes vite devant, et l’un des hommes explique à l’autre que la maison blanche avait appartenu à Greta Garbo et qu’elle était depuis peu passée aux mains d’un prince arabe du pétrole. On dit d’elle pourtant qu’elle appartient à une comtesse autrichienne.

Une américaine. Ou une anglaise. La fille d’un milliardaire, mariée à un aristocrate autrichien vaguement désargenté, comme ça se faisait. Elle avait déjà un prénom rare, quelque chose comme « Philadelphie », avec le nom du mari, von Kaiserstuhl ou un nom comme ça, ça a fait un ensemble pittoresque. Imaginez: « Comtesse Philadelphia von Kaiserstuhl ». Ses amis les musiciens de jazz l’appelaient « Defy » et plus tard « la Comtesse ».

L’un d’eux est venu mourir chez elle. Elle habitait alors, c’était tout de suite après la guerre, un appartement dans un palace new-yorkais. Elle avait plaqué son mari trois ou quatre ans auparavant. Enfin, pas plaqué. Ça ne se passait pas comme ça dans ce milieu. Et puis on n’en sait rien. Disons qu’elle est revenue à New York et que lui est resté au Mexique, dans son ambassade. Définitivement. On n’entend plus parler de lui ensuite, comme s’il n’avait été que pour donner son nom et son titre à Philadelphia. Bon, et elle s’était installée à New York, une suite au Stanhope. Elle y avait installé sa porcelaine chinoise et ses tapis persans et elle s’était mise à recevoir des musiciens de jazz. Il arrivait qu’elle les entretienne quelque temps lorsqu’ils en avaient besoin.

Et elle ne se trompait pas. Ce sont les meilleurs, les plus difficiles aussi, qu’elle a reçu ainsi. Elle avait alors la trentaine et elle était belle. Elle avait d’autres qualités: intelligence et désinvolture, humour et aussi une qualité qu’elle devait peut-être à une éducation européenne: une parfaite, donc très perspicace, politesse, je dirais: adaptative. J’ai dit qu’elle était désinvolte, c’est-à-dire qu’elle ne s’embarrassait pas des bonnes manières mais elle savait parfaitement comment ça fonctionne, les bonnes manières, et à quoi ça sert. Et elle savait que la politesse n’est pas la même partout (d’elle on pouvait être sûr que lorsqu’elle blessait, vexait ou humiliait quelqu’un, c’était en toute conscience). C’était sans doute cette qualité, avec son argent, qui expliquait la sympathie qu’elle suscitait auprès de ceux qui l’intéressaient.

Donc, il était venu comme pour lui rendre visite, au moment de partir pour Boston où il avait un engagement. Il refusa l’alcool que comme à l’habitude elle lui proposait. Il a demandé de l’eau, expliquant qu’il avait mal à l’estomac mais que ça allait passer. Il but trois grands verres d’eau glacée. Et un moment après il est allé vomir du sang dans la salle de bains. Perforation de la paroi stomacale. Il s’est allongé sur un canapé. Il souffrait atrocement. Il est mort là le troisième jour, après avoir refusé de se laisser transporter à l’hôpital. Devant le téléviseur allumé.

Il avait trente cinq ans. A l’autopsie – on ne sait pas exactement ce qui a déclenché sa mort: ulcère, cirrhose, pneumonie ou crise cardiaque – on l’a trouvé physiologiquement âgé de cinquante à soixante ans. On peut imaginer qu’il avait vécu plus fort et plus vite que le commun. Sa biographie rapporte ses exploits sexuels ou comme il engloutissait deux repas dans le temps d’un. Sa prodigieuse capacité d’apprentissage et d’invention. Sa vélocité instrumentale. Quelqu’un a dit qu’on produisait une image assez exacte de son style instrumental en passant les disques de Lester Young à une vitesse un fois et demi ou deux fois supérieure à la normale, Lester Young dont on sait qu’il l’admirait, qu’il a passé sa jeunesse de saxophoniste, son apprentissage, à écouter et réécouter sans cesse les disques pour devenir capable de les reproduire. Je comprends là-dedans qu’il gardait à des vitesses qu’il était à peu près seul à pouvoir suivre la décontraction, l’aisance un peu paresseuse et souveraine de Lester, comme s’il avait évolué dans un univers temporel différent du nôtre, comme si pour lui et pour lui seul le temps avait ralenti sa course.

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Ça s’est passé il y a trente ans. Par la suite la comtesse a cessé d’autant recevoir des musiciens mais elle est restée fidèle à quelques amitiés de ce temps-là. On sait qu’elle donne l’hospitalité à un pianiste. Il y a une dizaine d’années il a cessé d’enregistrer et de se produire en concert. Comme on sait qu’il a quitté New York, New York dont il s’était si rarement éloigné jusque là, on peut supposer que c’est ici, dans cette maison blanche, qu’il s’est retiré.

On les imaginera volontiers, la comtesse et le pianiste, par une nuit douce, claire et sans vent, marcher lentement vers la balustrade qui domine la mer. Elle s’est empâtée, son visage a perdu sa beauté et lui, qui a toujours été un peu fort, épais, a maigri et s’est voûté, sa barbe est devenue blanche comme celle des griots. Ils parlent du vieux temps, de ceux qui ont disparu mais disparu d’un autre monde, qui n’est pas cette pelouse limitée par une balustrade de pierre blanche.

Bien sûr, c’est un nouveau cliché.

Peut-être la comtesse n’a-t-elle jamais revu le pianiste, n’est-elle jamais revenue ici, peut-être se désintéresse-t-elle de tout ça et n’a chargé un de ses employés de mettre la villa à la disposition du vieux pianiste que par souci de fidélité et parce qu’elle est très riche. Et puis le pianiste avait une famille, une femme et des enfants, des petits-enfants aussi sans doute. Doit-on imaginer cette famille installée avec lui dans la maison blanche? ou son épouse seule?

Quoiqu’il en soit, je me demande comment, lui qui s’était si peu éloigné de Harlem, de ces quartiers noirs, pauvres, sales et durs, comment il s’est senti ici, dans un lieu si différent, à peu près en tout opposé à ce qui lui était familier. Et je me dis que c’est un musicien. Un peintre aurait à faire quelque chose de ce changement, mais le pianiste, il peut habiter là presque indifférent, il voit ce lieu comme il verrait une chambre d’hôtel. L’essentiel ne dépend pas, ne dépend plus du lieu. Un lieu est pour lui un moyen, un milieu. J’imagine son étonnement, parfois, sur la pelouse, mais vite éloigné, comme une distraction.

J’aurais aimé recueillir ici le témoignage de commerçants de Cap d’Ail qui l’auraient vu parfois remonter à pied de Mala pour acheter un paquet de cigarettes ou le N.Y. Herald Tribune. Ils m’auraient décrit la curieuse toque de velours ou de soie dont il se coiffait, la canne à pommeau sculpté sur quoi il appuyait sa haute taille et la voix avec laquelle il articulait un mauvais français: grave et éraillée, sonore, qui semble faite pour la plaisanterie ou l’invective, mais nonchalante et lasse, souvent empâtée, difficultueuse, comme parvenant souriante d’au-delà d’une grande fatigue ou d’un grand souci.

Mais je chercherais en vain un tel témoignage: personne ne se souvient l’avoir vu hors de la villa blanche. Et rien ne nous y assure de sa présence qu’une vague rumeur.

Une question, encore une, que je me pose. Et je ne suis pas le seul, sûrement pas le seul qui se soit posé cette question. C’est: y a-t-il un piano dans la villa? Enfin… sans doute qu’il y a un piano dans la villa, très probable sauf si lui-même avait expressément exigé le contraire, mais ce piano vient-il s’y mettre devant pour jouer, régulièrement? Il y a dix ans dernier concert et puis il n’a plus rien donné, ni concert ni disque. Alors, cette rumination chez lui, cette façon de revenir sans cesse sur les mêmes thèmes, ce piétinement – à la fin des années quarante il semble que son territoire soit déjà dessiné et ensuite de le marquer de long en large, comme pour chercher un mystère dans la moindre parcelle – cette méditation, est-ce que c’était pour la poursuivre? Les tensions dont il avait toujours tenté de se tenir à l’écart – ils avaient tous un truc, pas possible de tenir autrement, son truc à lui, c’était d’être ce grand corps méditant (et quelques accessoires vestimentaires: toques ou bérets, lunettes noires et canne blanche) et de se tenir à l’écart, musicalement aussi, de suivre son truc -, il y échappait tout à fait.

Ces tensions, je peux raconter. La dernière séance de Charlie Parker. Au Birdland. Il y avait Parker et Lennie Tristano puis Bud Powell est arrivé. Il les a salués aimablement puis il a fait une grimace et il a dit à Parker: « Tu vaux plus grand chose, Bird. C’est plus que de la merde ce que tu fais. Je prends vraiment plus mon pied à t’écouter. » Ça devait faire mal parce que Parker était alors au bout du rouleau. Tristano est intervenu: « Bud, parle pas mal de ton père! ». Mais Parker a dit à Tristano: « Laisse, c’est moi qui lui ai appris à parler comme ça. » Il voulait dire qu’il lui avait aussi appris ça. Que ça allait avec.

Le jazz, c’était, avec le reste, un moyen de s’en sortir. Ces tensions, c’était une sorte de match de boxe à grande échelle.

Il a échappé à tout ça. Est-ce que ça a été pour poursuivre plus librement son travail à lui, sans avoir à donner plus de preuve? Ou bien est-ce qu’il s’est senti alors suffisamment justifié, autorisé à se reposer enfin, avec la maladie?

Mais il est seul, absolument seul. Je l’imagine absolument seul. Comme il ne sort pas, jamais, qu’il ne passe jamais les murs de la propriété, évidemment il y a des domestiques, mais on ne les voit pas. On ne voit que lui, son grand corps noir debout dans les pièces larges, claires et propres de la maison ou sur la pelouse fraîchement tondue, devant la mer. Et il passe près du piano, un grand piano à queue qu’il n’a pas choisi. Il est près du piano. Et là, ce que je veux dire, c’est que ça ne fait aucune différence s’il joue ou s’il ne joue pas.

Il est debout, seul, corps vertical sur cette pelouse, face à la mer, la maison blanche dans son dos. Là, dans cet espace vert, blanc et bleu, il est le monde, le monde tout entier. Vieux. Mais sans souvenir. Je l’imagine sans souvenirs. Ça se pourrait, pourtant, comme le vent qui peut-être souffle sur cette terrasse. Et bien, imaginez-les. Imaginez-les ces souvenirs: tous les autres et la villa mais surtout les thèmes et son travail, par fragments, les sons du piano, imaginez-les bien. Et maintenant effacez! Pas de souvenir.

Vieux mais sans sérénité et sans espoir. Sans cette folie d’avoir compris et de se croire apaisé, sans ce qu’on appelle sagesse. C’est-à-dire à peu près fou, vidé. La tête vide. Des années passent. Des tempêtes parfois, des orages, mais le plus souvent un ciel net. Les images bleues du poste de télévision. C’est comme s’il n’était pas là, comme si la maison était vide.

Et cette solitude, je l’imagine là comme contrepoint à celle du voyageur, le voyageur dans le train. Qui est à la fenêtre, face au paysage, sans quelqu’une dans le compartiment, sans conversation suspendue ou le souvenir et l’entraînement d’une attention, sans le tranquille souci de la savoir dormir, qui n’a derrière lui, dans le compartiment que son sac de voyage. À la fenêtre du Paris-Vintimille, entre Nice et Vérone.

[NB: Les images sources, accessibles en cliquant sur les vignettes, ont été prises sur Wikimedia commons sauf une © Google Maps]

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