Cuzco

Cette place en rappelle une autre, cette place en pente dans le soleil de l’après-midi, sur la pente d’une colline dominée par le long et haut vaisseau de pierres brunes et nues de la cathédrale vue de profil, au-dessus des toits. Il le dit tandis qu’ils traversent. Que cette place en rappelle une autre. Ils marchent vers le haut de la place. Et il lui demande quel genre de costume est-ce là, celui du cavalier de bronze, avec ses trois longues plumes serpentines derrière le casque. Elle lève les yeux vers la statue, comme si elle la voyait pour la première fois et ça n’a pas beaucoup d’importance. Elle ne sait pas. Il pense à Giorgio Vasari et à cette peinture, les corps verts, bleus ou rouges et les armures fantastiques…

Ils repassent, c’est la nuit. Il fait froid. Ils marchent vers le bas de la place. Il marche à pas gauches, les poings au fond des poches, ce qui lui fait les épaules hautes et étroites. Il lève un peu le visage comme celui qui hume l’air ou cherche à se repérer.

Mal aise du silence entre eux. Il aurait quelque chose à dire et ne pourrait pas dire. Elle marche le visage un peu baissé, les lèvres un peu serrées, le regard ailleurs, absente ou perdue dans ses pensers et raisons. Ils marchent sous les portiques où la pierre a gardé un peu de la douceur du jour. Un homme brun et féroce, un pauvre sans chaussure pourrait surgir d’entre deux piliers au moment précis et les menacer d’un couteau ou sans mot frapper d’un coup de poing au ventre. Il tomberait sur les genoux et resterait mientras que la sangre bañaría el lino claro sobre sus piernas. N’a-t-il pas cru voir un homme tout à l’heure, un homme en poncho, qui se dissimulait à demi derrière un pilier du portique, son chapeau de paille rabattu sur ses yeux? Mais la place est vide autour d’eux.

Comme il marche plus vite qu’elle, il s’arrête et se retourne. La place est blanche de lune. Il pense à Giorgio… Morandi …, non, à Giorgio de Chirico. Il regarde vers elle, elle est à quelques pas arrêtée. Il a envie de dire, pour Chirico, il est sur le point de parler mais il se ravise. Il court jusqu’au milieu de la place, écarte les bras et vire. L’air est glacé. Il s’arrête face aux portiques. Elle est où il était tout à l’heure, debout dans l’ouverture noire entre deux piliers, tournée vers lui, les mains dans les poches. Elle le regarde. Il revient et dit : « L’air est glacé là au milieu ! ». Ils marchent. Plus bas il y a des boulevards. L’hôtel n’est pas loin. Elle prend un taxi. Il regarde s’éloigner l’automobile puis retourne vers l’hôtel le long des pelouses.