forme de la ville

Des substructures byzantines, de briques et de pierres partout. Lors de ce séjour, j’ai plutôt cherché les mosquées anciennes. Mais « anciennes » pour les mosquées, ça signifie fin du 15e. A côté les églises, certaines, la plupart, transformées en mosquées peuvent être plus anciennes d’un millénaire. Elles cohabitent, voisinent tranquillement et dialoguent. Et l’on ne s’avise pas tout de suite de cet écart temporel. Mais que l’on considère l’inépuisable quantité de substructures byzantines qui persistent sur les sept collines, et l’on prend conscience de ce qui fait l’un des charmes majeurs de cette ville.

Lorsque Fathi a pris la ville, il l’a livrée à ses troupes pour trois jours de pillage, pillage qui ne se limitait pas aux choses, à l’or des églises et des palais, mais pillage des hommes également. La population, déjà fortement diminuée, a été réduite en esclavage et déportée. Et puis, cette ville défaite, le Conquérant s’est tout de suite soucié de la refaire, de la repeupler d’abord en y accueillant toutes sortes de populations, parmi elles les juifs chassés d’Espagne. Ainsi, recouvrant la ville millénaire, s’est constituée une nouvelle ville impériale. Cette ville neuve n’était d’abord faite que d’hommes, la ville antique, elle, n’avait pas cessé de vivre mais non plus d’hommes. La ville nouvelle s’est construite par-dessus la ville ancienne un peu à la manière de ces maisons de bois qui se montent sur un soubassement de pierre.

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14 juillet, bibliothèque Köprülü Mehmet Paşa

14 juillet, notre fête nationale.

Tout à l’heure, il était midi et quelque chose, comme je repassais devant (et j’ai un peu tourné autour, comme un chien qui renifle), j’ai voulu entrer dans la petite bibliothèque de Köprülü Mehmet Paşa, je voyais à travers la grille du jardin et la porte ouverte ce qui semblait dans la pénombre des armoires à livres et des tiroirs de fichiers. Lorsque j’ai eu fait le tour, l’employé fermait la porte. J’ai demandé « closed? », il m’a répondu quelque chose que je n’ai pas compris, j’ai redemandé et il m’a re-répondu: « Closed, lunch [ce que je n’avais pas compris]. » Je lui ai demandé à quelle heure la bibliothèque rouvrait, il m’a dit deux heures et puis, comme je repartais, il m’a demandé, en turc puis en anglais, d’où je venais, je lui ai répondu « France ». « France » a-t-il répété, et j’ai entendu quelque chose comme du mépris.

Après je me suis demandé si ce mépris était réel ou si je le supposais. La situation n’est pas nouvelle. En tous cas le ton n’était pas chaleureux ni amical. Oui, ce devait être quelque chose comme du mépris.

Je n’ai pas ressenti ce que j’avais ressenti en arrivant à Istanbul l’année dernière, la dernière fois, en juin, ou les fois précédentes, cette petite exultation, cette joie de revenir ici, inattendue malgré les précédents (j’étais de mauvais poil, pas en forme, brouillé, parti trop vite… et puis lorsque le taxi pris à l’aéroport est monté le long de la mosquée bleue…). Cette fois-ci, je n’ai pas ressenti cette joie inattendue. Normal d’une certaine façon: si cela avait été automatique, ce n’aurait pu être une surprise. Mais il y a autre chose. Quelque chose de cassé.

Avant de partir, ces jours-ci, depuis que je savais que je reviendrais à Istanbul, je me disais que les Français ne devraient pas y être très populaires. Mais c’était quelque chose d’extérieur, d’objectif, presque une crainte: d’altercations, de tracasseries à l’entrée, des choses comme ça. Quant à mon sentiment, depuis le référendum, je savais bien que ce n’était plus l’idylle, on l’avait entendu, on l’avait dit que si l’on votait « non », c’était parce que cette Europe abstraite, « libérale » allait nous obliger de nous associer aux Turcs et que nous n’en voulions pas. Ce qu’il s’est passé depuis, cette année, c’est que nous avons élu un président qui a dit haut et fort que nous ne voulions pas des Turcs dans notre club. Qu’ils n’étaient pas, qu’ils ne seraient jamais européens, bref que NOUS n’en voulions pas. C’est-à-dire que nous avons incarné notre nation dans un homme qui a déclaré et qui déclare ça, que des Turcs, nous ne voulons pas.

Ce sont les effets de ça que je n’ai pas calculés. Ce que ça fait en moi d’abord (je ne sais pas si j’aurai l’occasion de vérifier ce que ça fait aux Turcs). Je marche dans les rues populeuses qui descendent de Beyazid à Eminönü et les gens autour de moi que je croise, que je double, qui me doublent, qui me touchent, que je touche, du bras, de l’épaule ou de la jambe, tous ces gens-là, NOUS leur avons dit, par la bouche de notre président bien élu, et mieux aimé encore depuis, que NOUS n’en voulions pas (malgré la parole donnée, par le général De Gaulle le premier…).

Est-ce parce que, petit luxembourgo-lorrain transplanté au milieu de méditerranéens, j’y suis particulièrement sensible, que j’ai l’impression que c’est une des pires choses qu’on puisse faire à quelqu’un que de lui faire comprendre qu’on n’en veut pas, qu’il ne fait pas, qu’il ne fera jamais partie de la bande? Je ne crois pas, je crois ça relativement universel. Cette impression d’enfance.

Donc je me sens au milieu de gens que, par la voix du président qui incarne ma nation, j’ai insulté, j’ai méprisé. Et le plus étrange, le plus inconfortable, le plus humiliant, c’est que du coup, ces gens, je les aime moins. Jusqu’à l’année dernière, alors que déjà je cessais d’espérer un destin commun, une commune appartenance, la simple incertaine possibilité suffisait à me faire me sentir un peu chez moi ici. Aujourd’hui, parce que les choses ont été dites haut et clair, « sans tabou » (et où il est, là, Finkielkraut pour nous rappeler les leçons de la politesse?), j’ai l’impression que ce sont les stambouliotes qui me disent: « On ne veut pas de toi ici. »

Bon, en m’éloignant de la bibliothèque, je me suis promis de répondre, la prochaine fois qu’on me demande d’où je viens: « Du Luxembourg! ».

les psaumes

Une place couverte d’herbes devant notre très vieille église badigeonnée de chaux blanche. Notre religion était brouillonne et délabrée. Un vague mélange de morale et de superstitions.

Mais j’ai des souvenirs d’enfance, de palmiers sur fond d’or, des fumées odorantes de l’encens et des cadences latines. Mon jeune frère s’ennuyait et s’agitait sur la chaise de paille. Je ne m’ennuyais pas. Mon regard se promenait sous les voutes de l’église, je sautais des tribunes aux lustres. Telles étaient mes messes: la rêverie des yeux et des narines et la molle gymnastique du rite, des stations et des génuflexions, l’exercice des répons dans une langue prosodiée ni comprise ni incomprise, où le sens était en écho derrière la brume de la prosodie, une langue accueillante, un oreiller où l’évidence du sens aurait mis de la dureté.

D’une mer à l’autre est notre pays plissé, de vallées longtemps étanches l’une à l’autre et le fond des vallées est plus haut, plus haut, plus haut encore. Nos vallées larges, longues, vertes et profondes. Les bergers et les brigands, là-haut.

Les dieux qui habitent là-haut, dans la lumière dorée, au-dessus des lacs stériles, au-dessus des sources, au-dessus des lacs où vivent des poissons de pierre laissés par le déluge, les dieux qui habitent là-haut, sur des trônes de nuage, qui habitent l’Olympe ancien, ce sont les dieux du lycée, sans religion. Ils coulent comme des sources huileuses dans la langue des poètes, des saltimbanques, des peintres.

mosquées d’Istanbul

Les mosquées sont comme des piscines, des piscines mentales.

Tu pries comme tu nagerais, au milieu de la mosquée, sous la grande coupole. La prière est un enchaînement de mouvements, comme une nage, un enchaînement coordonné de mouvements et une discipline du souffle, une gymnastique. J’irais au milieu de la mosquée, sous la grande coupole, comme je plongerais dans le bassin et je ferais des séquences comme je ferais des longueurs, en comptant. Et je retourne sur les côtés, je m’assois par terre contre un pilier ou dans l’ouverture d’une fenêtre, comme au bord d’une piscine je m’allongerais sous le soleil. Là dans l’ombre, en retrait, je suis comme sous un soleil d’ombre, un soleil de fraîcheur et de paix.

dans l’avion, au-dessus du Caucase

Le sultan Mehmet II, Mehmet Fathi qui prit Constantinople, se faisait lire , rapporte Benedetto Dei[1], les historiens grecs et romains, et l’histoire des Papes et du royaume de France. Particulièrement curieux de l’Italie, dont il fit venir Gentile Bellini pour qu’il fasse son portrait, il s’enquerrait de ses côtes et des endroits où avaient débarqué Anchise, Enée et Ascagne, les fugitifs de Troie, d’Ilion dont il était lui, l’Osmanli, quelques vingt siècles plus tard, le maître. Cette lignée du centre le plus profond de l’Eurasie qui de ce balcon anatolien regarde vers l’Italie et le passé de cette mer devant elle, cela fait une curieuse figure géographique.

[1]  Cours de Gilles Veinstein, ce matin, six heures et quart, à la radio, dans la voiture qui m’amène à l’aéroport.

demeures divines

Nous sortions du café sur la place du village de Berre. Le soleil, qui éclaire encore le village lorsque toute la vallée est recouverte d’ombre, le soleil ce soir était d’hiver et ne chauffait pas.

Le soleil qui à notre arrivée éclairait encore les façades au bord du village, à ce moment avait disparu derrière la chaîne du Férion.

A notre droite, vers le nord, au-dessus du panorama bruni par l’étalement de la nuit, les vallées, les croupes, les crêtes, les baux, noirs les morceaux des forêts, les premières éminences, les cols, tout ce monde des premiers mouvements des Alpes, déjà gagnés par la nuit sous un ciel épuisé à travers quoi poussaient déjà quelques étoiles, nous avons vu, au-dessus de la nuit, dans une lumière rose et mauve qui y semblait chez elle, éternellement, les neiges du Mercantour. Les demeures divines…

Les demeures divines au-dessus des champs de pierre.

A quoi j’ai souvent pensé pendant nos marches en montagne: au-dessus des forêts qui sont, avec leurs mousses, leurs cascades, leurs odeurs et leurs ombres, l’image de la vie mondaine de la chair, des plaisirs et des égarements, les pâturages arides qui représentent le premier temps de l’ascèse, la purification, pénible parce que le corps n’a pas encore trouvé le deuxième souffle, puis les lacs et au-dessus des lacs le paysage minéral, les champs de pierre, les paysages lunaires où la terre a quitté son vêtement de vie pour prendre la semblance de ses consœurs planètes, on est alors au-plus près du ciel, les étoiles brillent comme des diamants et l’espace entre elles est de la plus pure ténèbre, l’image de la connaissance intellectuelle qui retourne son regard vers la création.

Tundla junction (5/6), « Are you chinese ? »

Ce fut à ce moment-là, au moment où je commençais de noter ce qu’avait été la journée qui se finissait, que, pendant que les Japonais continuaient leur conversation, le vieil Indien se pencha vers moi et me demanda: « Are you chinese? ». Je le regardai interloqué puis en riant lui répondit: « No, I am not chinese… et neither are they, they’re japanese! ». Le vieil homme ne répondit pas à mon sourire et considéra avec l’attention indiscrète dont sont habituellement capables les Indiens. Mes éphémères compagnons, qui s’étaient arrêtés de parler et le regardaient à leur tour.

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Tundla junction (4/6), salle d’attente

J’ai plusieurs fois jeté un coup d’œil vers l’arrière où était la jeune fille japonaise. Elle était assise toute droite au milieu d’une banquette. Nous sommes nous rapprochés à la descente du bus? Avons-nous pénétré ensemble dans la gare? Les bâtiments principaux étaient de l’autre côté des voies que des passerelles métalliques enjambaient. L’ai-je aidée en portant son sac ou n’était-ce que le mien qui pesait sur mes épaules?

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