nos cartes

Il était capable de défendre avec un sérieux de plomb les hypothèses les plus extravagantes. Il faut dire que nous entrions alors dans son jeu et que nos objections étaient telles qu’elles lui permettaient de raffiner ses extravagances. Ainsi prétendait-il que le monde n’était que le produit de notre imagination. C’est pourquoi les formes du Nouveau Monde sont plus simples que celles de l’Ancien. Si nous ne nous étions empressés d’en faire des cartes pour en fixer les contours, il y a fort à parier, disait-il, qu’il aurait aujourd’hui des contours, un relief, etc., beaucoup plus complexes.

« Remarquez, disait-il en étendant le bras derrière lui vers la mappemonde qui était fixée sur la cloison de verre, survolant l’Amérique de ses doigts écartés, je ne dis pas la simplicité des formes, elle saute aux yeux, mais certains détails : comme, par exemple, les deux extrémités sont pareillement faites d’un dédale d’îles et de détroits, avec cependant entre ces deux labyrinthes une différence importante d’échelle. C’est qu’au sud l’extrémité du monde est traitée selon la modalité de la contraction, au nord selon celle de l’expansion. Il y a là un ordre dont les théories géologiques ne peuvent pas rendre compte.

Autre chose : mettez la carte à l’envers, le sud en haut, vous voyez que ça ne colle pas. Le Nouveau Monde a été conçu pour des cartes où le sud est en bas. Je vous vois faire la moue, vous me dîtes que l’impression est simplement due à l’habitude que nous avons de considérer les cartes orientées avec le nord en haut. Mais regardez une carte d’Europe ainsi renversée et faites l’effort de vous habituer à cette nouvelle présentation, au début vous ressentez certes un malaise, dû à la résistance de l’habitude, mais assez vite, si vous faites sérieusement l’effort que je vous demande, vous pourrez voir la carte de l’Europe au moins comme celle d’un nouveau continent.

L’Ancien Monde a été conçu par le détail et dans des époques où les cartes n’avaient pas d’orientation unique. Considérez le Nouveau Monde à l’envers, vous ne parviendrez pas, malgré vos efforts, à vous débarrasser de l’idée que quelque chose ne va pas, qu’il est ainsi à l’envers, tête en bas : le Canada est comme une chevelure défaite, ou la ramure d’un arbre agitée par le vent, la Patagonie comme la queue d’un hippocampe ou la racine pivotante d’un chou qui s’enfonce dans le sol. »

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