Alice

Elle est assise dans le canapé, au milieu, elle lit les Contes de Perrault. La porte de la pièce du fond est fermée. Son père n’a rien dit lorsqu’il s’y est enfermé, ce n’était pas la peine : Alice sait que lorsqu’il ferme cette porte derrière lui, il ne faut pas le déranger.

Il lui a dit, il y a longtemps de cela, jadis, il lui a dit : « Lorsqu’une porte est fermée, il ne faut jamais l’ouvrir sans frapper : si quelqu’un ferme la porte de la pièce où il se trouve, c’est pour être tranquille. » Elle est une petite fille intelligente, ce sont des choses qu’elle comprend : pour toute porte, on ne l’ouvre pas sans frapper si l’on n’est pas sûr qu’elle soit vide. Mais sur la porte de la pièce du fond pèse un interdit plus fort que sur les autres portes : une fois qu’elle était entrée, après avoir frappé et que son père lui ait dit d’entrer, elle avait dit : « J’ai envie de te parler. » Alors son père l’avait prise sur les genoux et lui avait dit : « Alice, lorsque je suis dans cette pièce, je préfère n’être pas dérangé. Ne frappe que s’il y a une raison urgente. S’il faut que tu me dises quelque chose, pas parce que tu as envie de me dire quelque chose. Tu comprends ? ». Elle avait hoché la tête. Elle comprenait. Il lui avait parlé sans la gronder mais elle se sentait triste quand même. Le soleil se couche derrière le fleuve, sa lumière rousse dessine les hâchures du store sur les jambes de la fillette. L’image, une femme sur une tour dans la poussière verte d’un midi de printemps, se brouille et s’efface. Elle redresse les yeux, se tient toute droite et dit « J’ai faim ! » à voix haute et claire dans le silence de la maison. Mais elle sait qu’il ne l’a pas entendue, si elle avait pensé qu’il pouvait l’entendre, elle n’aurait pas dit « J’ai faim ! ». Il a répété : « Tu comprends ? ». Oui, elle comprenait. « Oui, je comprends. Si la cuisinière brûle, je t’appelle et si j’ai soif je me débrouille. » Elle remonte le bord de sa robe pour regarder la lumière hachurée sur ses cuisses. La pièce est pleine de sang et les femmes sont accrochées aux cintres comme autant de robes, et leurs robes sont coupées sur le devant de toute leur longueur, sauf pour deux d’entre elles le col de dentelle, et la peau sous les robes est taillée elle aussi, du ventre jusqu’au cou, des grains de sable sont collées sur les lèvres de la plaie. Les mains en conque autour du visage, tout en haut de la tour. Son père dans la voiture qui déclame, tandis que la nuit tombe : « Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé, le prince d’Aquitaine à la tour abolie ».

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