Cabane

1.

Elle dormait. J’étais sorti marcher devant la cabane sous les étoiles. J’avais la tête vide et froide, claire comme la nuit. Pour la première fois depuis des jours. La nuit était froide.

La nuit est froide. Je marche, quelques pas devant la cabane. Il n’y a pas de lune.

Pour la première fois depuis plusieurs semaines je suis ainsi la tête vide et claire et son sommeil derrière moi, dans la cabane.

La nuit est froide, ça surprend. La cabane a gardé la chaleur de la journée. La chaleur de la journée et l’odeur de contreplaqué, de bois de construction et d’isolant.

Je me suis réveillé, la nuit était tombée.

Je me suis réveillé d’un coup au milieu de la nuit, quelque chose avait dû me réveiller mais je ne savais pas quoi. Je me suis réveillé d’un coup et je savais qu’il était inutile de tâcher de me rendormir. Il me restait quelques lourdeurs derrière mes yeux, quelques brumes, mais la fraîcheur de la nuit à l’extérieur les dissipèrent soudainement.

Je m’étais réveillé comme surpris. Il faisait chaud dans la cabane et j’avais sué dans mon sommeil, pas beaucoup. Je me suis levé. J’aurais voulu connaître l’heure mais nous n’avions pas une montre dans la cabane pour nous la dire. La pile de sa petite montre-bracelet avait malicieusement fini de s’épuiser quelques jours plus tôt, alors que nous étions loin de tout.

Elle avait ri et elle avait dit qu’elle n’avait jamais eu à la changer depuis l’achat, en France. Sur le boulevard Montmartre, un soir d’hiver. Un beau soir d’hiver, m’avait-elle raconté, parce que dans la journée elle avait failli oublier dans les toilettes de la bibliothèque la belle montre que la mère d’André lui avait offerte, une montre en or rouge sertie de brillants.

Elle dormait. Je jetai un coup d’œil par une fenêtre et je ne vis rien que le ciel noir et les pentes nues de la montagne à peine éclairées par la faible lumière des étoiles. Un peu de sommeil restait encore sur moi mais je savais que je ne me rendormirais pas. J’étais reposé. Rien des rêves dont je sortais ne traînait dans ma mémoire.

J’allai jusqu’au lit. Elle dormait. Pas une ride, pas un pli sur son visage. Pas de mouvement qu’une respiration régulière et douce. Je me penchai au-dessus d’elle. Il y avait des jours, des semaines que je ne l’avais pas vue dormir ainsi. Il y avait un peu de couleur sur ses joues et sa lèvre inférieure était humide. Je soufflai la bougie qu’elle avait laissée allumée sur la table et dont il ne restait plus qu’un chicot, et je revins vers elle. Elle n’était plus qu’une forme mais j’écoutais son souffle régulier et doux. Elle n’avait pas bougé.

Je sortis dans la nuit.

2.

Elle ne me répondis pas. Je me retournai. Elle était à quelques pas derrière moi, très pâle. Je revins vers elle et lui demandai si tout allait bien. Elle me dit que oui mais qu’elle avait besoin de s’asseoir un peu. Nous étions à mi-chemin entre le quartier de la gare et le bourg. Pas un arbre, pas une maison, pas un pouce d’ombre entre les deux. Elle était très pâle et je me rendis compte qu’elle était au bord de s’évanouir. Je la pris par le bras et la menai à un gros rocher où elle put s’asseoir. Je pris le chapeau de feutre qu’elle tenait au bout de son bras et le lui posai sur la tête. Son front était sec, toute sa peau blanche était étonnamment sèche alors que ma chemise était trempée.

Quelques jours plus tôt, à C., j’étais avec elle dans sa chambre.

C’était le matin, je n’avais pas encore déjeuné et elle remontait tout juste de la salle à manger.

Lorsque j’ai entendu le bruit de sa porte, je l’ai rejointe.

Je disais : « J’ai passé la nuit sur la carte. Je n’ai pas voulu te réveiller. »

Nous avions acheté cette carte la veille, dans l’après-midi. Nous l’avions un peu regardée ensemble après le souper mais elle avait voulu se coucher tôt. La carte était maintenant étalée sur le lit défait. Je parlais et elle ne disait rien. Je pointais l’index au milieu des reliefs. Je dis, un peu excité : « San Miguel del Paso. C’est par là qu’il faut passer. » Je m’aperçus qu’elle ne regardait pas la carte mais que c’était moi qu’elle regardait et elle souriait.

Je levai le doigt de la carte et dis encore une fois, les mains dans les poches : « San Miguel del Paso. » Il y eut un silence. Elle me demanda : « Tu descends déjeuner? » Et moi: « Oui, je vais descendre. » Elle: « Laisse-moi la carte, s’il-te-plait. » « Mais oui, bien sûr. » J’étais un peu embarrassé. Je suis sorti de la chambre.

Je m’aperçus que je ne m’étais jusque là guère préoccupé de savoir si elle voulait ou pouvait me suivre. J’allais et, bien sûr, si elle avait exprimé quelque désaccord ou quelque impossibilité, quelque volonté différente de la mienne, et bien j’en aurais tenu compte. Mais je ne m’étais pas soucié, sauf de façon toute formelle, de solliciter d’elle un avis. Sans y penser je m’étais senti délivré du souci habituel de l’accord, de l’aise voire du bonheur de qui me fait compagnie, comme si nous n’avions été qu’une seule volonté. Et jusque là elle avait suivi.

Mais il se mit à pleuvoir et il se mit à faire frais. Je ne verrais pas San Miguel cette année. Les routes étaient boueuses.