Tête (pour Denis Castellas)

1.

Il n’y a plus de villes ni îles, rien que la mer et la campagne d’un jour brumeux mais ce pourrait aussi bien être sous le soleil avec des lignes, comme je voudrais dire que la mer est sans coraux ni poissons et la campagne sans champs ni villages ni fermes juste la campagne suburbaine avec des routes qui tournent et se croisent n’importe comment des poteaux indicateurs incompréhensibles des maisons au bord des routes comme des auberges sans enseignes et quelquefois une sorte de ferme un peu désolée en contrebas d’une bretelle de raccordement mais aussi bien il pourrait y avoir dans la mer comme inclus dans un cristal limpide et bleu des poissons verts et rouges une tache près de l’œil et des coraux brillants et des anémones de mer comme des petits soleils et pourquoi pas un coffre de bois éventré d’où ont coulé des pièces d’ or doublons et florins où jouent les rayons de soleil et quelques pierres émeraudes et rubis, et la campagne comme peinte à la gouache, les silos près des fermes, les animaux dans des enclos carrés, les arbres fruitiers dans les prés, les pommiers rangés, la robe de la fille de ferme et la voiture du fermier et les routes qui à travers champs et bois unissent les fermes . Pas de raccourci.

Il y a des gens qui ne changent pas. Tu les retrouves dix ans après ils ont seulement vieilli. Ils sont comme des pommes sur des étagères.

Granito sur le sol de l’appartement « revêtement en matière agglomérée gris-rose imitant le grès ». Pièces octogonales de bronze. Monnaies d’aluminium usées presque sans poids le cinq a la forme d’une goutte ou d’un noyau d’avocat.
Deux portes de bois au fond d’une ruelle étroite. Main de bronze en heurtoir sur la porte. Peinture griffée. L’autre porte est plus grossière, simplement peinte en jaune.
Pièces longues et étroites qui ouvrent sur la cour ou le balcon intérieur par une porte à double battant et deux fenêtres.

Il est assis sur la banquette face au mur porte deux fenêtres persiennes jambes croisées réception silence non loin de ses pieds à elle couchée prête pour dormir enveloppée d’un drap et d’une couverture blanche grande lourde blanche bouclée et des bandes plates et de gros pompons blancs au bout de la banquette il parle et parfois jette un coup d’œil à la glace de l’armoire au bout de la pièce au fond de l’alcôve contre le mur étroit. Et surpris de l’exactitude de son image joues rasées de frais cheveux ras moustache impeccable et le corps dans le drapé du burnous cape du père en poil de chameau . Nuit tombée depuis trois ou quatre heures , le thermomètre contre le mur au-dessus des tentures marque onze degrés C., plu toute la journée, les étoiles.

Humidité froide qui pique la gorge tout est mouillé la terre des chemins des torrents d’eau ocre creusent le sol des olivettes sautent par-dessus la route. Fraîcheur sur la nuque laine de chameau.

Passé de
« à nouveau droit sous le soleil délivré de la honte de la demande et du contact à nouveau marchant droit sous le soleil comme un fou traversé d’images »
à
« tirer le téléphone jusqu’à côté du lit le soir aussi téléphoner du lit laisser ses habits sur le sol au moment de se coucher et j’en pleurerais de reconnaissance non seulement que cette délicatesse s’adresse à moi mais qu’elles me montrent qu’une telle délicatesse est possible »

En même temps qu’il y a les ordinateurs et le téléphone il y a l’avion, on peut sauter d’une case à l’autre. Ils arrivent à l’improviste, ne restent nulle part très longtemps. Ils doivent penser très vite. Chacun sa méthode: un tel est d’une froideur de glace, mange dans sa chambre d’hôtel des repas austères dont il surveille avec le plus grand soin la préparation ou transporte avec lui sa nourriture des boîtes américaines , un tel aime parler de littérature et de musique, aime passer de longs moments dans les cafés, semble modeste et affable, un tel semble toujours amoureux, interrompra brusquement une réunion pour téléphoner, restera longtemps à téléphoner à une femme à l’autre bout du monde. L’important est qu’ils ne se trompent jamais, leur pouvoir tient à ça, qu’ils ne se trompent jamais, qu’on ne peut les prendre en faute. Les portes des usines et des bureaux, les comptes, les archives leur sont ouverts, ils peuvent destituer directeurs et délégués, organiser des élections. Ce n’est pas une règle , mais en général ils n’écrivent pas ne prennent pas de notes, en tous cas ne font pas de rapport, ne laissent rien derrière eux. Pour l’argent ils demandent et on leur donne ce qu’ils demandent, ils n’ont pas à en rendre compte. Ils sont incorruptibles parce que ce dont ils jouissent c’est de leur pouvoir et de la parfaite justesse de leurs interventions ,ce sont des héros. Il est possible qu’il y ait d’autres agents, ceux-là chargés de surveiller les premiers et de les supprimer au moindre écart mais de ceux-là on ne sait évidemment rien, rien du tout. Il arrive très rarement qu’un agent soit abattu ou qu’il disparaisse dans un accident louche. On peut alors supposer qu’il a été victime de privilégiés locaux on peut supposer aussi qu’il a été supprimé parce qu’il avait fait une erreur. Ce qui, du reste, revient à peu près au même.

2.

Le héros attend dans une petite chambre d’hôtel carrée le coup de fil de son correspondant. (« j’essaierai d’avoir un accès mais je peux pas te dire quand je te téléphonerai en attendant ne sors pas tant qu’on a pas le renseignement c’est pas la peine « ) la machine travaille qu’elle crache une liste un morceau de papier. Le héros attend le coup de téléphone de son correspondant allongé seul sur la couverture pieds nus il fume une cigarette ou cogne sur la porte.

Quatre ou cinq jeunes hommes en treillis clairs descendent l’avenue de front et plus tard la remontent en courant. L’écrivain consulte un catalogue d’armes automatiques. Fumées noires montent dans le ciel nous sommes assis au rez-de-chaussée les pieds sur la barre du garde-corps le hall est sombre dix ou quinze personnes derrière nous s’interrogent où dans quel quartier c’est tombé ceux qui tiennent à leur enfance pensent aux immeubles qui tombent aux jardins qui brûlent l’orage ne lave rien flaques grasses traînées d’eau noire d’un coup lâche le paquet de linge perd une chaussure.

Nu à travers une vitre embuée une paroi vitrée carreaux montés sur un châssis de bois corme la croisée d’une fenêtre la peinture écaillée et le bois noirci par l’humidité immobilisé pour l’éternité dans une pose nonchalante brouillé disloqué le regard à travers les coulures d’eau sur la vitre le menton la joue appuyée sur la fourche du pouce et de l’index

Les livres bien rangés verticaux ordonnés sur les étagères orthogonales on voudrait mettre un coup de pied là-dedans que ça penche histoire de mettre de la passion malaise faut croire que ça nous intéresse

ta petite moustache et tes poses, tes façons fin de siècle intérieur fin de siècle, rideaux et coussins qui sentent la poussière et les culs ou les fleurs, la fenêtre, bon dieu, petit, tu serais insupportable

hommes au bain tous nus et identiques joues mal rasées bruns peau blafarde superposition des cuisses sur la banquette de ciment corps maigres muscles des cuisses peaux mates et pâles moustaches joues mal rasées approche son visage du visage de l’autre et c’est lui identiques mêmes cuisses se superposent

vapeurs du bain carreaux de céramique blanche traînées ocres des jointures mangées d’humidité odeur de sueur pouvez tant que vous voulez vous tremper dans la piscine probatique

son corps à nouveau une fois de plus immonde images des tombeaux étrusques identiques chambres sous terre s’enculent pour l’ éternité

chiens tout à coup électrisés couchent les oreilles tête droite et raide sautent des quatre pattes par saccades se tournent autour

On y avance par détours flacons sur le sol ouvrir l’eau et allumer le gaz à chaque fois pour prendre une douche pas d’eau au lavabo remplir la chasse avant de caguer remplir le verre à dents à la douche baisser la tête sous les cordes à linge.

Il fait venir près de son lit des frites et de la bière à la pression et un poulet froid pour son hôte. Sa parfaite justesse morale.

Coin sud-ouest de la chambre espace étroit à droite de la porte-fenêtre

châssis peint en rouge panneaux pleins dans la partie inférieure des vantaux peints en jaune jaune doré les mêmes que sur les murs encadrés d’un listel doré comme la crémone le châssis rouge vif sans balcon ouvre sur le vide garde-corps de fer forgé peint en noir pommes de pin entourées de longues feuilles courbes radiantes qui leur donne la silhouette de gros insectes persiennes grises façade de l’immeuble d’en face blanche éclairée par réflexion du soleil sur cette façade-ci

au-dessus du haut-parleur couvert d’une étoffe vert sombre velours à larges ramages dorés sur quoi un petit vase chinois deux femmes de part et d’autre d’une table longue et rose sous un bananier dans un jardin vert pâle dans lequel des fleurs sèches sorte de camomille gris mauve et jaune pâle un morceau de bois biscornu je ne sais pas d’où il vient ni comment

il tient le long du haut-parleur une estampe de couleurs sous verre couleurs sombres et un peu passées un moulin au-dessus d’une rivière de grands arbres noirs ciels de crépuscule d’été accroché à un clou à gauche au-dessus de l’estampe une sorte de ceinture de laine tressée orange de la même couleur seulement un peu plus soutenue que la petite table de planches brutes peintes à cru qui supporte la platine où je passe sans arrêt les deux disques de Roberto Torres et l’amplificateur et à gauche encore au niveau de l’estampe accrochés à un autre clou un grand châle indien jaune à impressions rouges et un mini-jupe de la même couleur à volant tendue sur un cintre de plastique transparent accrochés au même clou sur le mur jaune une mini-jupe et un grand châle jaunes.

la porte de l’armoire à glace entrouverte elle serait fermée je ne verrais que moi ainsi je lève les yeux je nous vois tous deux couchés sur le ventre appuyés sur les coudes à parler moi nu éclairés par une bougie verte fichée dans le col d’une bouteille je me tourne et je regarde de très près son visage et le fin réseau de ses rides et les taches de soleil qui parsèment son visage si je me moque de toi dit-elle c’est affectueux

deux ou trois heures à s’exciter s’emmêler se toucher on s’est mis en nage après elle dit ça fait du bien c’est comme un sauna

3.

Il n’a quitté la France que pour un voyage avec sa mère à Venise et Padoue en 1900. Et cette France ce n’était que Paris et quelques lieux de la France du nord où se retrouvait la société parisienne. Sa demande c’est d’être reconnu comme un des leurs, de n’être pas reconnu dans la rue et de n’être pas reconnu comme français. La demande qui lui est faite est plus difficile pour lui à définir. En tous cas elle passe par son identification comme français. « Excusez-moi, mais j’ai renvoyé cette femme sans rémission. J’ai eu assez longtemps cette mascarade devant moi. » Gaufrage GF dans le coin supérieur gauche de la lettre. « Je crois que j’étais la seule personne qu’il recevait, il causait très peu , il me paraissait très bon pour cette femme , il voulait l’instruire avec elle sa sœur, elle ne sortait que le soir avec Monsieur Rimbaud, elle était habillée à l’Européenne et leur intérieur était tout à fait comme les gens du pays elle aimait beaucoup fumer la cigarette, je ne sais pas trop quoi vous dire de plus , car voilà bien quatorze ans de cela, et surtout que j’étais très discrète à leur égard » « Éveillé, il achève sa vie dans une sorte de rêve continuel: il dit des choses bizarres très doucement, d’une voix qui m’enchanterait si elle ne me perçait le cœur. Ce qu’il dit, ce sont des rêves – pourtant ce n’est pas la même chose du tout que quand il avait la fièvre. On dirait , et je crois, qu’il le fait exprès.

Il est en train de défaire un turban jaune de sa tête. La boucle lui tombe devant les yeux et l’aveugle. Elle le baise à coups répétés sur les lèvres. Il étouffe de désarroi et d’allégresse.

Il y a deux photographies floues. Sur la première il est au milieu d’un paysage de pierraille mais l’impression qu’il n’y a rien dans ce paysage que de la caillasse peut être due à la mauvaise qualité du cliché. Il s’appuie du bras gauche tendu à une barrière de bois qui traverse en oblique la moitié inférieure de l’image. Il est debout devant la barrière vêtu d’un pantalon de cotonnade blanche et d’une grosse veste sombre dont il tient un revers de la main droite dans une pause embarrassée cette façon faraude faraude de tenir le revers de sa veste souvent les hommes sur les photographies de cette époque mal fagotés et arrogants sans doute il fallait tenir la pose devant l’œil de verre mais qu’on regarde les indigènes sur les quelques photographies que lui-même a faites leur intacte élégance le corps pas encore transi par un regard qui se veut définitif incorruptible. Ses lettres sont pour réclamer des livres, livres techniques et des appareils de mesure une chambre photographique, pour des considérations géographiques économiques et politiques comment faire de l’argent et surtout pour se plaindre de sa vie. Il porte les cheveux très courts et une petite moustache, il y a plus bas une tache sombre vaguement triangulaire difficilement fiable qu’on ne peut s’empêcher de prendre pour la bouche mais ça lui ferait alors une bouche d’idiot comme un mufle aux dents proéminentes aux lèvres épaisses rouges et pendantes une bouche de vampire suceur de fruits. Le sommet de son crâne qui est au niveau de la ligne de crête qui fait l’horizon de l’image le tiers supérieur de la photographie est blanc a une forme bizarre de trapèze il doit porter une calotte musulmane. La seconde photographie est encore moins nette mais sans doute parce que mieux composée et plus conventionnelle elle pose moins de problèmes de lecture. Il est habillé d’une sorte costume ample de cotonnade blanche debout sur un rocher qui surplombe un plan d’eau la main gauche sur la hanche la main droite sur la cuisse droite sur fond de végétation. On ne voit ses oreilles sur aucune des deux photographies. Et il y a cinq dessins faits par sa sœur. Le premier au milieu de gribouillis sur un cahier de comptes il est debout en chemise ébouriffé les cheveux dressés sur le crâne une barbe de plusieurs jours il tient à la main quelque chose de long qui pourrait être une rame. Le second en vêtements abyssins il joue de la harpe la peau sombre. Le troisième ses cheveux très courts coiffés en arrière et la petite moustache les yeux mi-clos et comme cernés de noir, il a les oreilles très petites et serrées. Le quatrième de face une calotte sur le sommet du crâne, le regard baissé et les yeux dans deux trous d’ombre. Le cinquième sur son lit de mort dessin au trait méconnaissable on croirait un homme gras et chauve avec une grosse moustache.

Et il se retrouve sur des routes du nord à marcher sans plus savoir une liasse de billets dans la poche jour après jour payer et toujours moins de billets et une poignée de monnaie tout cela qu’il serre machinalement dans sa main qu’il tient dans la poche à cause du froid et mal aux pieds suants de malaise sur des routes du nord ciel gris neige sale pluie fine pas d’horizons automobiles qui passent en faisant bruire l’eau sur le goudron cimetières d’automobiles pavillons lumière aux fenêtres pourriture qui coule à l’arrière du palais et pourriture qui encombre le souffle comme une campagne ravagée par la guerre camions mourir loin de chez soi pas de chez soi s’enfoncent dans la neige mangent les chevaux ne trouvent plus quoi brûler casques déplumés où le reflet du ciel bas sur les sombres manteaux visages incultes et malades et les pieds enveloppés de bandes de tissus mouillés je reste un héros il dépensera plus cette nuit pour prendre un bain chaud l’aspirine vitaminée C se retrouvera dans l’eau qui tiédit les carreaux blancs sale en face de lui à la lumière jaune d’une ampoule il sort de l’hôtel s’assied à une table de restaurant ne peut trouver d’ appétit au plat qu’on pose devant lui quelque soin qu’il ait mis à le choisir sur la carte boit du vin ou de la bière ivresse légère se force à finir le plat au milieu de la familiarité des autres peut en rotant le vin ou la bière bourgeoisement sortir de sa poche un carnet ce sont toujours les mêmes comptes qu’il écrit les mêmes sommes qu’il répète

Il se retrouve à marcher sur des routes du nord à marcher mal aux pieds parce qu’il ne saurait pas quoi faire s’il s’arrêtait qu’il n’a aucune raison de s’arrêter pas plus de marcher mais marcher il y a la scansion de ses pas même si son pas n’est plus sûr qu’il ne lève plus la tête vers le ciel qu’il lui arrive de trébucher parfois s’exalte un peu son regard devient fixe droit devant son pas cadencé mais ne danse pas il ne rit pas ne lève pas la tête vers le ciel

Dernier numéro de Poésie d’ici: Denis Castellas, hiver 82-83, pp. 19-27

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