quartiers d’hiver
Nous étions retournés prendre nos quartiers d’hiver dans la ville de X où nous avions tant souffert de la chaleur l’été précédent. L’hiver fut aussi froid que l’été avait été chaud. L’armée eut en outre à souffrir de la faim: une partie de la population, comme nous approchions, s’était enfuie avec les récoltes. Ceux restés étaient soupçonnés cacher des provisions qu’on n’avait pu découvrir bien que chaque maison eût été fouillée. Ce n’est qu’au mois de janvier que le général, quelques soldats ayant péri et la famine menaçant de décimer l’armée, envoya des crieurs pour convoquer les responsables de la ville. Or ceux-ci ne s’étaient jamais présentés; on ne savait même pas qui ils étaient, ceux avec qui on avait parlementé l’été précédent s’étant enfuis. Personne, cette fois non plus, ne se présenta. Alors le général fit prendre tous les hommes qui semblaient posséder quelque richesse et les rassembla dans une très grande salle où il leur dit que s’ils ne livraient pas leurs provisions supplémentaires (que les habitants souffrissent peu de la faim en attestait l’existence) la population mâle serait exterminée. On avait aussi amené là quelques hommes des basses classes afin qu’ils répandissent la nouvelle de ces conditions. On les fit sortir de la salle avant les riches, lesquels y furent tenus encore une heure après que le général, qui n’avait accompagné sa menace d’aucun discours, en était sorti. Trois jours plus tard fut livrée une quantité de nourriture suffisante pour tenir jusqu’au printemps et l’on apprit que plusieurs parmi les plus nobles avaient été assassinés.
Les provisions livrées étaient en quantité importante et je suppose ceci: que les plus riches avaient gardé de grandes quantités de nourriture dans quelques parties secrètes de leurs maisons et qu’ils en faisaient distribution, à notre insu, à ceux qui dépendaient d’eux, qu’une partie d’entre eux étaient du parti barbare et que ceux-là furent d’avis de s’enfuir après avoir détruit les provisions, vouant ainsi la population au massacre si le général exécutait sa promesse, à la famine sinon, mais aussi plongeant l’armée dans le dénuement le plus complet. Ce sont ceux-là, ou du moins les chefs de ce parti, que je suppose qui ont été assassinés.
neige
Il ne neigea qu’une fois, au début décembre. Comme la température ne monta jamais au-dessus du point de congélation, la très mince couche de neige se maintint tout l’hiver sur un sol dur comme le rocher. Une couverture sombre et basse de nuages restait dans le ciel sans précipiter. Il soufflait en général un fort vent de nord-ouest qui tirait rapidement cette couverture de nuages dans le ciel sans jamais le déchirer et des quatre mois et demi que dura l’hiver il n’y eut pas un jour où le soleil vînt réchauffer la terre.
Je trouvai à me loger avec le vieux dans une maison d’un étage que ses habitants avaient abandonnée. La maison avait été presque vidée mais il y restait de quoi nous vêtir de neuf et des couvertures pour la nuit. A cause du froid, nous descendîmes des lits de l’étage et nous les installâmes dans la pièce du rez-de-chaussée où était l’âtre. Nous étions d’autant plus sensibles au froid que nous mangions peu. Nous passions nos journées à grelotter autour de l’âtre. Le vent était souvent chargé d’humidité, qui réveillait les rhumatismes du vieux. Lorsqu’il avait ses douleurs le vieux geignait et se plaignait continuellement, il était impossible de rien lui dire ni d’en rien obtenir. Il n’en continuait pas moins à dire des vers mais il était souvent difficile de savoir si les vers qu’il disait étaient nouveaux ou s’ils n’étaient qu’une réminiscence et même, bien que les vers fussent généralement dits d’une voix plus haute et plus articulée, il était quelquefois difficile de les distinguer de la litanie de ses plaintes. Il est vrai que parfois c’étaient ces plaintes elles-mêmes qu’il mettait en vers. De tout ça je notais ce que je pouvais, au petit bonheur. Lorsque ses douleurs le laissaient en paix, il était, malgré la tristesse du ciel, plein de gaieté et d’entrain, il plaisantait surtout, ou racontait des souvenirs.
fumée
Nous allions chaque jour jusqu’à la maison où était logé le général, pour avoir des nouvelles et des rations de nourriture.
Le général avait interdit qu’on sortît de la ville autrement qu’en troupe. Néanmoins, comme, à cause du peu d’hostilité apparente de la population, la garde n’était pas montée très vigilante aux portes de la ville, nous sortîmes un après-midi, le vieux et moi, hors des murs. Il n’y a pas de faubourg autour de la ville, pas de construction, sauf deux fois l’an, les jours de marché, lorsque les nomades dressent leur campement contre la muraille. La ville est sur un plateau immense et sans relief mais à l’horizon que le vent dégage on devine une chaîne continue de montagnes blanches. La végétation est médiocre autour de la ville. J’ai déjà dit que le sol était dur comme la roche et recouvert d’une mince couche de neige, assez mince pour épouser la forme de chaque caillou. Nous avons marché jusqu’à un bouquet d’arbres rabougris, dans la direction des montagnes. Le vent soufflait du nord, agitant nos cheveux et les pans de notre vêtement, que nous tâchions de tenir serrés de peur qu’ils ne s’envolent. Nous marchâmes à pas rapides et à grandes enjambées, les yeux levés vers le ciel uniforme. A l’abri précaire des arbres j’allumai un feu entre des pierres pour réchauffer nos mains. Nous nous étions assez éloignés de la ville pour que, le bras tendu, mon pouce la couvrît entière. Aucun obstacle ne la dissimulait. Nous restâmes accroupis environ une heure contre le feu. Le vent couchait les flammes bien que j’avais tâché que les arbres les abritassent au mieux. Le vieux arracha des touffes d’herbes sèches au pied des arbres, qu’il plaça vivement dans le feu. Elles firent une fumée blanche, épaisse et odorante que le vent secouait et dispersait tout de suite. Lorsque nous repartîmes le vieux jeta encore une poignée sur les braises.
printemps
Le printemps arriva brusquement, il tomba des trombes d’eau pendant des jours et des nuits, sans arrêt. Lorsque la pluie cessa, les murs étaient couverts de boue jusqu’à hauteur d’homme, les rues de la ville et la plaine autour n’étaient que boue et il y eut du soleil. Très vite la plaine se couvrit de petites touffes d’herbe pâle. Le général reçut par un courrier l’ordre de nous faire rejoindre le gros de l’armée qui se mettait en marche vers les montagnes. Nous quittâmes ainsi la ville. Le vieux et moi partîmes parmi les derniers. En me retournant je crus voir la colonne de ceux qui avaient fui regagner la ville.