Les Autels d’Alexandre

la clôture

LA CLÔTURE peinte découpe un rectangle de pelouse autour de la maison. Un valet s’occupe du cabriolet, le remise. Nemo passe la clôture. Il a débarqué à Plymouth et de là a pris le train jusqu’à Penzance. Une jeune fille rousse l’attendait devant la gare. Elle l’a mené le long des falaises noires et découpées vers une maison blanche. Une clôture basse l’encadre, distinguant la pelouse de l’herbe alentour. Ils pénètrent directement dans la pièce de séjour, la fille le débarrasse de son manteau et de son sac de nuit. Dans l’escalier Nemo se retourne, une grosse femme sort de la cuisine. En haut il y a trois chambres, celle du vieux, celle de la fille et une chambre d’hôte, les deux domestiques couchent en bas. La chambre du vieux s’ouvre sur le palier un peu à droite de l’escalier, en face de la balustrade de bois clair. La fille heurte doucement la porte et l’ouvre.

Le vieux ôte ses lunettes. Il est assis dans son lit, devant la fenêtre. Il a un long et pâle visage encadré de favoris roux. Il porte une calotte de soie noire et un châle sur les épaules. Une Bible énorme est ouverte devant lui, sur le revers du drap. Il la referme, marque la page de ses lunettes cerclées d’or. Il y a d’autres livres entassés sur le meuble de chevet. Le vieux s’est un peu redressé, recalé contre les oreillers.

Il tend sa main, longue et désagréablement velue, désigne une chaise. Sa fille a fermé la porte et s’est assise sur un tabouret tripode. Après quelques secondes le vieux se soulève et parle. Ses yeux clairs brillent. Nemo ne comprend rien au déroulement pénible de sa voix, à peine un mot ou deux par moments. Le vieux retombe, se tait, la tête renversée, il murmure encore quelque chose. La fille s’est entretemps levée.

Nemo descend derrière elle. Elle sort une enveloppe d’un tiroir du buffet. Ils s’asseyent de part et d’autre d’un angle de la table et elle s’explique. Nemo partira dès le lendemain matin pour Liverpool. Il devra être à Bahawalpur avant l’automne. En face une fenêtre donne sur la mer. La servante allume des lampes, pose deux assiettes sur la table, à l’autre bout. Enfin la fille tend l’enveloppe. Nemo a noté les noms, les lieux et les dates sur un calepin. Il les apprendre puis détruira la page, selon son habitude.

la maladie de Nemo

la ville

LA PLAINE s’étrécit jusqu’au confluent des cinq fleuves. Les fleuves, leurs affluents et les canaux d’irrigation la couvrent d’un réseau complexe. Un sixième fleuve recueille leurs eaux, il coule sous les montagnes occidentales, une bande désertique le sépare de la plaine. Du confluent s’ouvre une autre plaine où il disperse ses bras jusqu’à la mer.

Les indigènes détournent les eaux des fleuves pour leurs cultures. Ils s’habillent de lin ou de coton, se chaussent de sandales et s’entourent la tête d’une pièce d’étoffe.

La ville est située un peu en amont du confluent, sur la rive gauche du plus oriental des cinq fleuves. A cet endroit il est large de quatre stades et ses eaux ont la couleur de la mer.

A une centaine de mètres de la rive, devant la ville, il y a une île. On y construisit au XVIIIème siècle un palais. Il est de style composite, décoré de marbre et de grès rose, ses faces sont découpées de galeries, de balcons et de belvédères. Du côté amont il est haut de trois étages. Ménageant d’étroits paliers, des escaliers descendent le long du socle jusqu’à des barques amarrées à l’abri d’une digue. Une passerelle de construction plus récente relie le palais à la rive. Les Anglais en expulsèrent le prince. Il se fit édifier un nouveau palais dans un parc de la rive droite.

La ville a été carrée. Son périmètre apparaît encore dans le tracé de certaines rues, dans la différence des quartiers de part et d’autre. Mais le plan initial a été débordé et la ville flanquée d’excroissances imprévues: au sud-ouest imbrication de cours étroites et de toits plats qu’entourent les toits de paille des bidonvilles (ils couvrent la bande entre le fleuve et la route), les enclos à bétail, les magasins.

Beaucoup de caravanes qui ont remonté la route parallèlement au fleuve, se dispersent là, en repartent vers le sud. La route aboutit à une place, à l’angle ouest du carré primitif. Des passeurs attendent les marchands. Sur l’autre rive la route reprend et s’éloignant peu à peu du fleuve gagne les terres irriguées. Au-delà de cette place une rue marchande continue la route et trace le côté nord-ouest de la ville. Beaucoup de monde s’y presse, des étalages à même le sol l’encombrent. C’est là, en plein marché, que Nemo est tombé, a perdu connaissance. Un mur sépare la rue des berges maçonnées. Il est percé à intervalles réguliers d’une porte. Elle ouvre sur un escalier de pierre, accès aux barques et aux péniches.

Au sortir de la ville la route reprend sa largeur initiale et, toujours parallèle au cours du fleuve, monte vers le nord-est, le passage en lisière.

Le coin nord de la ville a été abandonné, maison par maison, la plupart des toits se sont effondrés.

l’hôpital

Les Anglais ont établi leur hôpital dans un palais au bord du fleuve. On y a transporté Nemo blessé après qu’une patrouille l’ait trouvé gisant sur la rue.

Il reprit connaissance dans une longue salle voûtée. Son lit était au milieu d’une rangée le long d’un mur. Le sol était frais, on avait recouvert les mosaïques de carreaux blancs et noirs. Nemo était vêtu d’un pyjama. Personne ne bougeait. En face une balustrade surmontée de hautes fenêtres trilobées, faisceaux de colonnettes en place de trumeaux. Il traversa la salle de quelques enjambées et s’engagea jusqu’à mi-corps par une fenêtre. L’eau coulait vers lui et disparaissait sous le palais. Le fleuve reflétait la pleine lune. Nemo retomba dans l’inconscience.

Il s’est réveillé dans une longue salle voûtée. Les lits sont alignés perpendiculaires aux murs en deux rangées identiques et parallèles. Un des murs est percé de hautes fenêtres rectangulaires.

Deux infirmières l’ont déshabillé et rapidement toiletté. L’une est anglaise, son nom est Julie. Elle a la peau blanche, un beau visage et une belle poitrine, un nez petit, des cheveux marron frisés. L’autre est indienne ou métisse, son nom est Radda. Sa peau est mate, ses yeux sont grands, sa bouche charnue, ses cheveux longs et lisses. Toutes deux sont petites. A l’hôpital Nemo ne sera en contact qu’avec elles, elles le soigneront et pas un médecin ne viendra s’informer de son état. La salle restera vide d’autre malade.

Il était entré le 3 septembre. Le 10 il put se lever. Il allait jusqu’aux fenêtres en face de son lit, regardait couler l’eau puis retournait se coucher. Le 15, à cette date il avait pris l’habitude de longues conversations avec les infirmières. Le 13, et deux autres fois, l’une le suça. Elle s’écarta au moment de l’éjaculation et reçut le foutre sous la poitrine. Il tacha le corsage blanc sous les deux globes des seins. L’autre le branla quelquefois. Lorsqu’il allait éjaculer elle appliquait ses lèvres sur le gland et avalait le sperme. Nemo croyait qu’elles se cachaient l’une de l’autre. Plus tard il sut qu’il s’était trompé. Dans la maison sur la place il lui arriva de baiser l’une en présence de l’autre. Le 15 il déambulait entre les deux rangées de lits.

A chaque extrémité de la salle s’ouvre une porte. L’une donne dans une cage d’escalier, l’autre sur une galerie. Presque aussi longue que la salle, un retrait de la façade la fait plus étroite. Des chaises longues et des fauteuils y sont installés, d’où l’on voit par-delà la balustrade le fleuve et la rive droite. A partir du 21 Nemo passa le gros de ses journées dans cette galerie. Il restait dans une chaise-longue ou marchait doucement. Il allait rarement jusqu’au bout de la galerie. Il y avait là plusieurs portes et des infirmières passaient quelquefois. Il les salua d’abord de la tête puis, comme elles ne répondaient jamais, il les ignora.

Le 30 septembre Nemo remarqua des fumées sur la rive droite et des explosions assez lointaines. Le 1er octobre le calme habituel de l’hôpital cessa. La salle restait vide mais un va-et-vient incessant s’était établi au bout de la galerie. On transportait des militaires blessés, on en laissait en attente. Nemo put parler avec un jeune officier blessé au bras qui s’était assis près de lui. Des paysans s’étaient soulevés, entraînant à se mutiner plusieurs régiments indigènes.

Le 3, alors que pour éviter l’odeur qui infestait maintenant la galerie Nemo était resté dans le dortoir, les deux infirmières vinrent à lui alarmées. Les autorités militaires anglaises faisaient rechercher un européen. Elles avaient peur que ce fût lui. Elles expliquèrent qu’elles habitaient ensemble une maison dans un quartier périphérique, qu’elles pourraient l’accueillir. Elles lui procureraient des vêtements indigènes et le soir même il aurait quitté l’hôpital. Nemo accepta.

une place

Elles habitaient le quartier est. Il fallut donc traverser toute la ville, presque en diagonale. Ils longèrent des maisons de trois étages, sculptées, plantées comme des bornes. Les rues grouillaient. Nemo sans cesse bousculé avançait avec peine. Les filles durent le soutenir. Ils arrivèrent dans un quartier plus calme. Une maison basse sur une place carrée. Nemo s’assit tremblant de fièvre.

La rechute fut grave. Radda abandonna l’hôpital pour le soigner. Julie y volait des médicaments. Pendant plusieurs mois il garda le lit. Au printemps les accès de fièvre s’étaient espacés et il pouvait se lever. Radda trouva à s’employer comme interprète dans une administration. Du passé de Radda et de Julie il ne sut jamais rien. Et elles du sien ce qu’il avait dit dans son délire.

La maison comporte deux pièces. La plus grande est carrée. Un four de terre, des ustensiles de cuisine, une table, quatre chaises, un coffre et un lit. Dans le mur de façade une porte et une fenêtre, dans le mur du fond une porte ouvrant sur une cour et une lucarne. L’autre pièce est étroite. Une lucarne sur la cour, une fenêtre sur la place. Un lit, un tabouret, un coffre et une petite table sous la fenêtre où sont posés un broc et une cuvette. Julie avait laissé son lit à Nemo et partageait celui de Radda. Elles y couchaient alternativement ou ensemble.

Derrière la maison, au centre du bloc, il y a une cour. Dans la cour pousse un figuier. Près du figuier il y a un puits à l’usage des circonvoisins. Souvent des femmes se tiennent dans la cour, à l’ombre du figuier ou d’un avent de paille. Nemo les entendait de son lit.

Les voies du quartier est sont larges et régulières, elles se coupent à angle droit. Des places ombrées de platanes. Les toits sont plats. De temps à autre passent des processions que Nemo entendait. Les pas, la musique et les chants.

Nemo dicta un message à Julie.

Fluski vint le lendemain. Nemo le reçut alité. Il lui raconta son histoire. L’autre nota scrupuleusement les renseignements puis il parla: « La situation a beaucoup évolué pendant votre maladie. Pour le Bureau l’important est que vous vous rétablissiez. On verra que faire de vous ensuite. » En partant il voulut donner de l’argent à Julie, elle refusa.

De ce jour, Fluski revint régulièrement visiter Nemo. Il apportait des livres et des cigarettes, donnait des nouvelles. Il arrivait en fin d’après-midi, quand Nemo était seul, restait une heure ou deux.

Nemo passait ses journées à lire, dans son lit ou assis à la table de la pièce principale. Jusque là il n’avait jamais eu le loisir de s’occuper de littérature. Le 11 juin: « Vous ne pouvez plus rester ici. Tôt ou tard vos promenades dans le quartier vous feront reconnaître. Ou quelqu’un s’inquiétera de votre identité. J’ai une maison de l’autre côté du fleuve, je vous hébergerai. Dès que possible vous rentrerez en Europe. Ce sont les ordres du Bureau. »

convalescence

la maison au fond du parc

LE PASSAGE du fleuve est assuré par un système de bacs, lent et peu sûr. Les Anglais voulaient jeter un pont.

La récente campagne militaire avait nécessité l’emploi de petites unités de troupes très mobiles. A leur arrivée les passeurs disparaissaient avec leur bac, d’autres le coulaient chargé et s’enfuyaient à la nage.

L’ingénieur chargé du projet fut assassiné. Il n’arriva d’Angleterre une nouvelle équipe que quelques années après. On l’installa sous protection militaire dans une villa de la rive droite, non loin de la maison de Fluski.

La maison de Fluski est au fond d’un parc. Dont la forme est grossièrement celle d’un trapèze, de hauteur deux fois comme la grande base, augmenté dans le prolongement de celle-ci, à droite, au nord-est, d’un rectangle large comme la petite base, soit la moitié de la grande et long comme les deux tiers de cette grande base. Le tracé de la grande base et de son prolongement dans l’un des côtés du rectangle est déterminé par la route, à cet endroit encore parallèle au fleuve. Du portail une allée mène à la maison, dans le sommet du trapèze. La maison est formée d’une partie centrale cylindrique, sorte de large tour à un ou deux étages coiffée d’un toit conique, sur laquelle se greffent symétriquement deux ailes ouvrant un angle de 110° dont l’allée serait bissectrice. Le rez-de-chaussée déborde sous l’étage, son avancée est couverte par un toit en pente qui, se raccordant à mi-hauteur de l’étage, ne lui laisse en façade qu’une bande percée de fenêtres carrées ou plus larges que hautes. Il est soutenu par une colonnade de bois peint vaguement dorienne où s’enroulent des lierres. La structure de la façade est plus complexe. Un jeu de balcons. Un balcon circulaire à l’étage, porté par une colonnade plus massive et espacée, qui aurait son équivalent sur les ailes?

kiosque

Derrière la maison il y a des jardins. Sur sa plus grande étendu le parc est planté de palmiers, avec des bosquets d’autres essences. Une pièce d’eau devant la maison, à gauche de l’allée. De l’herbe rase, des buissons par places. Lauriers, acacias, épines.

Nemo est installé dans un bungalow construit dans une partie reculée du parc, dans l’augment rectangulaire. Fluski héberge deux historiens français qu’il présentera à Nemo.

F. est spécialiste de l’Orient ancien. Il est chez Fluski, son beau-frère, il a épousé une sœur de Fluski, en vacances. F. est maigre, de taille moyenne. Ses cheveux sont coupés ras. Il se tient droit et lorsqu’il parle scande avec les bras. Il explique à Nemo les langues et l’histoire, ce qu’il sait de la ville. Le mur, dit-il, pourrait être le reste d’une enceinte du troisième millénaire avant. Des fresques remarquables, une silhouette de taureau, dans lesquelles les portes ont été brutalement découpées. Nemo lui rapporte les paroles de D.

D. a laissé sa femme en Europe. Il est ancien élève de l’École Française d’Athènes. Il est plutôt petit. Porte une barbe noire et parle les yeux fixés à terre. Il cherchait, avait-il dit, les douze autels de pierre carrés qu’Alexandre fit édifier lorsqu’il dut renoncer à poursuivre vers l’est.

Ce n’est pas sérieux, dit F., ces autels ont disparu depuis longtemps.

La bande de terrain, entre le fleuve et la route, en face du parc, appartient aussi à Fluski. Y est installé un kiosque. Souvent Nemo y va. Il sort du parc par une petite porte non loin de son bungalow et traverse la route. Il porte du vin, de quoi fumer, quelque fois à manger ou un livre. Il passe l’après-midi, regarde la ville, le palais sur le fleuve. Ou les servantes qui viennent laver le linge sur la rive. Quelques nuits il a dormi là. Des coussins rendent l’endroit confortable, des panneaux mobiles permettent de fermer les côtés, il laisse ouvert celui vers le fleuve.

Tous les matins une servante apportait une bouteille de Bordeaux. Un domestique indigène restait au bungalow en permanence. La servante l’aidait pendant la journée et repartait le soir.

Certains soirs Fluski venait dîner avec les deux historiens sous la véranda. On adjoignait dans ces occasions un cuisinier aux deux domestiques. Lorsqu’il éprouva le goût et la connaissance que D. avait du vin, Fluski se prit pour lui de sympathie et le pria de rester aussi longtemps qu’il lui plairait.

Nemo ne buvait pas tout le vin que lui envoyait Fluski. La servante remmenait les bouteilles inentamées. C’est un après-midi après que Nemo et lui eurent bu que D. parla si bizarrement des autels d’Alexandre. Nemo avait cru jusque là que D. suivait un chantier de fouilles, pour l’instant fermé à cause de la révolte.

Il y avait dans le bungalow une bibliothèque, comme dans la maison: à l’extrémité de l’aile gauche, deux grandes portes-fenêtres derrière la colonnade.

Le 29 septembre, au début de l’automne, Nemo est parti avec D. vers les autels d’Alexandre. Ils ont suivi la route vers le nord-est. Au sortir de la ville, au bord de la route, on avait crucifié des mutins et des paysans par centaines. Plus en amont des milliers d’hommes construisaient un barrage. La caravane a longtemps cheminé dans la forêt, entre neige et sable.