Villefranche

C’était un matin de soleil. Le soleil pénétrait bien avant dans la chambre. Après plusieurs jours de mauvais temps. J’avais paressé au lit. J’attrapai un caleçon à terre. Le soleil me paraissait accusateur.

Accusateur et doux en même temps. Un miroir sur mon trajet pour me laisser voir mes cheveux dressés droits sur le dessus de mon crâne, l’occiput grotesquement plat et oblique. J’enfilai le caleçon, essayai de gonfler un peu mes muscles. Sans conviction. Et je poussai à fond les persiennes. L’odeur du printemps qui revient, ce dont j’avais été privé pendant deux ans (qui parlait du temps et qui disait aussi que la perfection était de ce monde même si j’étais trop infirme pour jamais y correspondre). Je répondais mal au soleil: caressé sans doute mais levé trop tard, clignotant et moite, presque mal à la tête. La placette en bas trop blanche et la mer, les palmiers, tout surexposé. Je revins de cet éblouissement vers la table ronde où était posé le plateau du petit déjeuner, là où on l’avait laissé à huit heures, m’étais levé sur un coude: « posez-le sur la table » et rendormi dès que la serrure eut cliqueté. Le café bien sûr était froid, j’en pris tout de même une tasse, beurrait un demi petit pain que je marmeladai en outre des trois fruits (orange, pamplemousse et citron), assis dans le fauteuil de velours brun passé qui pique désagréablement le dessous de mes cuisses et d’ailleurs posé mes pieds ensavatés sur une chaise en face du fauteuil, genoux hauts et entrepris de tremper mon demi petit pain fourré dans le café froid. Mes pieds ensavatés et la légère sueur du printemps : je peux chercher tant que je veux, je ne peux me souvenir d’une telle sueur sur mes pieds aucun matin d’automne, ni d’hiver. Et aucun matin d’été non plus. C’est une petite sueur de printemps, un peu angoissante et un peu inconfortable parce qu’elle dit souvent qu’il ne fait pas encore vraiment chaud. Même moi j’ai été parfait, et sans rien faire pour ça. Et je n’ai pas su le rester. Ou plutôt je le suis resté puisque la perfection n’admet pas le changement, je le suis resté mais ce n’est plus moi. C’est exactement comme ça que ça reste dans le souvenir : celui que j’étais reste inaltérable, inchangé mais je suis devenu un autre qui ne peut que s’approcher, constater. Et les petits caillots de confiture et quelques miettes de la croûte du pain ramollis dans le reste de café froid au fond de la tasse – ça a presque la qualité rituelle des gâteaux de farine et de miel : ça revient. Du fauteuil je ne vois au-delà du balcon qu’un peu de palmes et le ciel. Passe distraitement la main dans mon caleçon, c’est moite, un peu poisseux. Me souviens d’un rêve qui n’en finissait pas de me traîner au bord de l’orgasme et quand ça m’a à demi réveillé j’ai terminé l’affaire en deux mouvements de poignet. Et me suis rendormi. C’était avant l’arrivée du petit déjeuner. Maintenant je remonte ma main jusqu’à mon visage et je renifle de très près l’extrémité de mes doigts. Odeur de sperme plus fraîche que je ne l’aurais cru, avec un peu de fraîche sueur. Une odeur… je me dis qu’il y a bien longtemps que je n’ai pas fait l’amour. J’essaie de me souvenir de la dernière fois. Bien longtemps, je me dis, assez pour qu’il faille une odeur de rencontre pour me rappeler comme c’est.