Notes parisiennes

printemps 1978

Jeudi 6 avril 1978.

Nous partons demain pour l’Italie. J’ai moins préparé ce voyage que je n’en avais d’abord eu l’intention, probablement à cause de mon habituelle panique à l’approche d’un voyage. J’amènerai Burckhardt et j’achèterai là-bas une édition de poche des Fioretti de François d’Assise.

Tout à l’heure en passant devant l’Humanité, Faubourg Poissonnière, où sont affichées les dernières éditions, j’ai lu à propos de la marée noire, dans le numéro de l’Humanité Dimanche de cette semaine : “Même les vers de sable, si nécessaires à l’équilibre biologique et dont les pêcheurs se servent comme appât, crèvent.”

Ce passage du Zhuangzi, lu la veille au soir : “l’excès d’intelligence met du désordre dans le rayonnement de la lune et du soleil, effrite les montagnes, dessèche les fleuves et perturbe la succession des quatre saisons. Ces maux vont déranger même les vers craintifs et les insectes minuscules dans leurs habitudes propres.”

Chien mort

Vers une heure, sur mon chemin, un chien mort: un petit lévrier beige, presque rose, renversé et non pas couché, tout raide comme un jouet, les pattes de dessus se mouvant encore lentement. Mais il est mort.

Son corps est intact, la tête posée sur le bitume. Les yeux s’opacifient et bleuissent. De la pointe du museau, du devant de la gueule et de la truffe coule un sang frais, très rouge et clair. Je le vois couler. Beaucoup de monde arrêté. Une vieille dame s’est avancée jusqu’au chien et l’a poussé du pied. J’ai regardé le chien sans m’arrêter, je suis passé sans horreur, mais j’avais, tandis que je continuais vers la bibliothèque, de la colère, l’envie de gifler les spectateurs pour leur pitié, qui restent là à s’amollir le cœur, et la vision du chien m’est revenue tout l’après-midi.

nocturne

Nocturne à la bibliothèque, mais il fait encore grand jour, nous sommes en mai. Des trois baies de plein cintre vitrées dont les longs carreaux rectangles de verre grossier et irrégulier, parfaitement transparent mais dont la surface n’est pas rigoureusement plane, qui contient des bulles et au travers desquels le monde apparaît tremblé, comme imparfait, sont tenus par une armature de fer forgé, qui décore leurs angles de quatre inflorescences spirales et le milieu des plus petits côtés d’une sorte d’épine, les plus long côtés, verticaux, restant, plus solides, sans décoration, celle du centre est ouverte sur le ciel, à l’exclusion de tout autre objet, chaque carreau ouvert sur une portion de ciel, c’est-à-dire sur une répartition de clair et d’obscur, d’azur et de nuage, les deux autres ouvertes sur l’architecture néo-classique de la cour, oblique à cause de la perspective, tout à fait symétrique en ce qui concerne le premier plan, néo-classique, c’est-à-dire sans beaucoup de goût ni d’harmonie mais derrière les carreaux de la baie vitrée, dans l’arc de celle-ci, cela n’a pas beaucoup d’importance: cela n’est vu qu’en oblique, cela ressemble et joue comme les architectures à l’arrière-plan des peintures. Le matin le soleil donne sur l’architecture de gauche, le soir sur celle, à elle rigoureusement symétrique, de droite, les deux côtés absolument identiques lorsque le ciel se couvre. Il me suffirait d’un mouvement, mais qui serait saugrenu, pour me placer sur l’axe, d’une certaine manière au point focal de cette salle, dont je ne suis décalé que de quelques centimètres, c’est-à-dire en face de la paroi de l’entrée, tout à fait dans l’axe. Je regarde les belles lectrices remonter vers moi l’allée centrale, les bras trop chargés des livres qu’elles viennent rendre, mais je ne les vois, à cette heure, qu’à contre-jour, je ne vois guère que leurs silhouettes embarrassées. Comme la salle est carrée, il y a encore trois arcades de chaque côté, dans l’arc desquelles sont peintes de fausses baies avec des couleurs très claires comme dans les peintures de Poussin: le sommet de grands arbres et des morceaux de ciel bleu avec des nuages blancs et gris, comme est la plupart du temps le ciel à Paris, c’est-à-dire à travers les trois baies vitrées, comme si cette salle pleine de livres qui montent sur les murs presque jusqu’aux baies, avait été dressées par le vouloir d’un empereur sur seize très hauts piquets au milieu d’un parc, mais tant qu’il fait jour les baies peintes restent par comparaison obscures, et trois arcades à l’opposé de l’entrée, elles ouvertes jusqu’en bas sur une salle semi-circulaire dite Hémicycle. Pendant que j’écris passent des nuées d’orage, très sombres, et j’appréhende la pluie. Il y a parfois une simultanéité dans les bruits que cause chacun des lecteurs: page tournée, chaise cognée, serviette refermée, un bruissement qui fait douter s’il ne tombe pas de la pluie sur la verrière. Je tends alors l’oreille et me concentre pour trier là-dedans et reconnaître.

Au moment précis où je sors de la bibliothèque un coup de tonnerre éclate et il se met à pleuvoir à grosses gouttes. Bientôt il pleut des trombes, comme à Nice, et même de la grêle. J’ai un imperméable mais je suis tout de même obligé de raser les murs et de profiter du moindre abri. Et aux moments où il pleut le plus fort de rester sous un porche ou sous une colonnade pour attendre que ça se calme.

Saint-Denis

Samedi dernier, dix juin, à St Denis. L’effet produit le plus extraordinaire ne l’est pas par la basilique, assurément très belle, mais par l’impression au sortir du métro de se trouver dans une petite ville de province. Une petite ville étrange d’une province inconnue. Quelque chose de Lyon, quelque chose de la Lorraine et quelque chose de certains quartiers excentrés de Paris. Nous sommes entrés dans la basilique, mais le chœur, où sont les tombeaux, était fermé, il fallait attendre 14 h 30, aussi pour acheter un guide. Alors nous avons visité une belle exposition de dessins et de peintures dans les tours au-dessus de l’avant-nef, j’ai failli acheter une lithographie. Puis nous sommes sortis de la basilique faire un tour en ville et boire quelque chose (il faisait chaud et lourd) en attendant deux heures et demi. Nous avons descendu puis remonté la rue principale. C’est une rue pleine de marchands de vêtements où les choses belles sont quelques cafés intacts et austères où il n’y avait rien à boire dont nous avions envie. A l’autre bout de cette rue il y a une église néo-romane hideuse censée répondre à la basilique. Nous nous sommes finalement rafraîchis dans un café modernisé en face de la basilique. Nous avons acheté des cigarettes anglaises. Il y avait à une table non loin de nous trois très jolies lycéennes et un jeune homme avec elles. Là je me suis dit que je me sentirais certainement beaucoup moins dépaysé dans n’importe quel café italien qu’ici, à quelques kilomètres de l’endroit où je travaille et habite et à quelques dizaines de kilomètres de l’endroit où je suis né. Je ne faisais que comparer le dépaysement, la non-familiarité où je me sentais alors à mes souvenirs d’Italie.

réparties

1.

Le marchand de poisson bazarde un fond de cageot de sardines. Un passant (maghrébin) demande qu’on lui répète le prix et puis dit que c’est trop cher en passant son chemin. Alors un autre employé de la poissonnerie : Et alors, il vous faut une maison de campagne avec?

2.

Hier après-midi en rentrant de la bibliothèque entre 17 et 18 heures, j’ai faim et j’achète un sandwich-merguez sur les boulevards, et comme il me donne soif, je vais boire un demi au café qui est près de chez nous. Le patron est un petit homme maigre, aux cheveux gris, aux sourcils noirs et à l’air soucieux. A côté de moi une très jeune fille blonde à peine formée et jolie, son frère, son père et un autre type. La fille boit un diabolo-menthe, son frère une orangeade, le père une limonade et l’autre type un panaché. Le garçon fait une faute grossière de psycho-sociologie en inversant les deux dernières consommations. Il y a derrière le comptoir le garçon, un jeune homme mince, la serveuse, un peu plus vieille que lui, ni belle ni laide, et le patron du côté de la caisse. Le garçon lave les tapis de caoutchouc où l’on fait sécher les verres. Une des faces des tapis est moulée avec des rainures, où doivent reposer les bords des verres. Le garçon roule les tapis la face rainurée vers l’intérieur et les mets à égoutter entre les cols des bouteilles qui rafraîchissent dans un bac. Le patron intervient et explique qu’il faut rouler les tapis dans l’autre sens, rainures à l’extérieur, sinon les bouts se relèvent. Le garçon se fait répéter l’explication. La serveuse qui lave les verres dit : Comme ça il t’aura au moins appris quelque chose le patron. Ils se marrent. Le serveur renchérit : Pour une fois il sert à quelque chose le patron. Le patron sourit, indécis peut-être, il a confirmé son explication d’un geste sur le tapis où égouttent les verres, il dit: Il en faut des patrons. Et la serveuse en lavant les verres: Bien sûr qu’il en faut, il faut de tout.

Devant ce café, où je déjeune parfois d’un café et d’une tartine beurrée, une sorte de fada tient un étal de journaux et revues, c’est là que j’achète, presque quotidiennement en ce moment, Libération. J’en lis quelques articles sur le trajet du travail et je finis avant le souper. A l’heure du petit déjeuner, le fada mastique une tranche de veau froid qu’il arrose de Côtes-du-Rhône.

Osaka

Ce matin je suis allé à l’Institut Géographique National acheter deux cartes au 1/25 000e pour mon grand-père. Je suis allé vers la Bibliothèque Nationale à pied, par le Faubourg St-Honoré, en espérant trouver un endroit sympathique pour déjeuner. Une place après l’autre, Paris m’a paru une triste ville d’employés de bureau. Je déjeune finalement place du Palais-Royal au snack-bar japonais Osaka. Il fait très gris et il tombe quelques gouttes. Le garçon accueille le nouvel arrivant par une longue formule japonaise débitée très vite. Une formule aussi longue salue le départ, répétée par les cuisiniers. Comme un car de touristes japonais s’arrête non loin du restaurant, le garçon sort sur le pas de la porte et répète pour les touristes une formule analogue. Les cuisiniers se marrent. Entre un vieil homme avec une belle tête de vieux japonais aux dents longues et gâtées, curieusement habillé d’une salopette rayée. Puis rentrent deux gros en pantalon et blouson de toile blue jeans, un microcéphale en costume et deux femmes: une grosse en robe rouge et une vieille en kimono. Les deux gros s’asseyent au bar, les deux femmes à une table et le microcéphale, après avoir donné la commande des femmes, semble inquiet et ne savoir où s’asseoir, comme s’il n’osait s’asseoir à côté des deux gros. Le vieux en salopette savoure sa bière en fumant des cigarettes et demande une nouvelle canette. Les yeux des vieux japonais leur donnent l’air de toujours sourire. Entrent quatre jeunes filles bien habillées. Un homme monte du sous-sol. La vieille femme et lui se saluent en se pliant en deux, et ainsi pliés ils échangent les formules de politesses. Ils se relèvent, l’homme fait une plaisanterie et la vieille femme lui répond en se repliant en deux. Lui de l’imiter et ils continuent de parler ainsi pliés. Je demande un thé mais le garçon ne comprend pas le français. Je dis “Cha” et j’ai le plaisir d’être tout de suite compris. Deux jeunes asiatiques français s’asseyent à côté de moi. Comme ils cherchent un menu, je leur tend un bulletin de commande écrit en japonais. Ils ne comprennent rien. Je savoure mon bluff.

Paris, 1978 – Contes, 2010

 

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