Tundla junction (5/6), « Are you chinese ? »

Ce fut à ce moment-là, au moment où je commençais de noter ce qu’avait été la journée qui se finissait, que, pendant que les Japonais continuaient leur conversation, le vieil Indien se pencha vers moi et me demanda: « Are you chinese? ». Je le regardai interloqué puis en riant lui répondit: « No, I am not chinese… et neither are they, they’re japanese! ». Le vieil homme ne répondit pas à mon sourire et considéra avec l’attention indiscrète dont sont habituellement capables les Indiens. Mes éphémères compagnons, qui s’étaient arrêtés de parler et le regardaient à leur tour.

Plus tard je rapporterai cette conversation en commençant par dire que ce fut la première et sans doute la dernière fois de ma vie où l’on me prendrait pour un Chinois mais dès alors j’ai cru comprendre que le vieil homme s’était adressé à moi parce qu’il voyait bien que je n’étais pas tout à fait semblable à mes compagnons, d’une certaine manière plus proche de lui et plus à même de répondre à ses interrogations. Et que mes compagnons fussent japonais tombait à pic apparemment parce que s’adressant à eux il fit un geste de la main sur le cou, comme pour se trancher la gorge et dit: « Japanese minister, they throw away ». Les Japonais le regardèrent avec défiance. Il répéta le geste et les mots puis compléta: « Indian minister promoted, never thrown away. » Je compris en voyant le journal en hindi qu’il lisait lorsque nous étions arrivés: sur la une des journaux indiens en anglais que j’avais lu presque tous les jours depuis que j’avais quitté le Rajasthan, il était question d’une affaire de corruption qui mettait en cause deux ministres indiens, et je me souvins qu’il y avait quelques mois un important ministre japonais, le premier ministre ou le ministre des finances, avait dû démissionner.

Je me hâtai d’expliquer ce que j’avais compris aux Japonais: loin de leur être hostile, le vieil homme louait la supériorité de leur démocratie. Et tandis que j’expliquais ça, il approuvait en hochant la tête et souriait enfin. Les Japonais rirent et hochèrent la tête en retour mais n’ajoutèrent aucun commentaire de leur cru, apparemment peu concernés par les affaires ministérielles. Le vieil homme parut déçu et retourna à la lecture de son journal.

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