Biss 2.3.

Et je me vois, allongé sur mon lit, ce sont mes yeux de chat qui voient mon corps d’homme allongé tout droit sur mon lit, allongé sur le dos, les yeux clos. Je jette un dernier regard à mon corps d’homme comme pour lui dire au revoir, et hop, d’un bond je saute sur le rebord de la fenêtre. Comme il est bon de retrouver mon corps de chat, musclé et souple, léger.

J’explique à Luce: « Certains hommes et certaines femmes ont une âme de chat. Lorsqu’ils ont éprouvé un désir très fort de quelque chose, par exemple un gâteau qu’ils ont vu chez une voisine, la nuit ils redeviennent chat pour dérober ce qu’ils ont désiré. »

J’ai sauté sur la corniche et de là sur le toit de l’appentis puis dans la cour. J’ai senti l’odeur du lait mais je ne me suis pas arrêté. Je traverse les pelouses de l’hôtel Winter, de mon trot silencieux, les grandes pelouses de l’hôtel Winter sous le ciel plein d’étoiles. L’hôtel est au fond là-bas, devant moi, juste devant le fleuve. Moi, chat, je sens le fleuve dans la nuit, et les plantations de canne à sucre, et le désert au-delà, les tombes, et je sens les souples pelouses, les souples et fraîches pelouses sous les coussinets de mes pattes danseuses de chat, que je traverse rapidement, tout droit, vers le grand bâtiment blanc illuminé de l’intérieur. Je suis un chat, je ne me laisse distraire que si je le veux bien. Minuit est passée, l’orchestre s’est tu, quelques couples s’attardent encore en bas, des hommes causent au bar en fumant des cigares. Je saute sur le toit de la verrière. Quelle ivresse! et cependant, c’est à peine si j’y pense. C’est par le bougainvillier que je monte jusqu’aux balcons du troisième étage.

Je lui demande: « Ça n’existe-t-il donc pas chez vous, que des hommes aient des âmes de chat? » L’apparent sérieux avec lequel j’ai donné mes explications l’amuse beaucoup et elle fait semblant de les accepter. Oui, tout cela est un jeu. Pourtant ne l’ai-je pas entendu, bavard, ivre d’alcool et de hashish raconter à une fillette qu’il t’épie lorsque tu te déshabilles, qu’il met des drogues dans tes tisanes et qu’il vient te découvrir lorsque tu dors. Et il me semble alors qu’au bordel aussi j’étais chat, que je me suis faufilé sous la tenture et que je l’ai vu se pencher ivre et tremblant sur cette fillette qui n’est pas plus vieille que n’était mon Ismahan. Ne l’ai-je pas entendue pleurer cette fillette? Ne l’ai-je pas entendu, lui, se moquer d’elle dans une langue qu’elle ne comprenait pas mais que moi je comprends? Je l’ai entendu raconter ton corps dans ces détails, mêlant le récit de ton corps des obscénités de son âme. Mais tu ris, tu considères tout cela comme un plaisanterie. Maintenant tu vas m’appeler biss, matou arabe.

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