Les Îles (2/7), première île (1/3)

PREMIERE ÎLE. Si j’ai choisi cette île – mais je ne suis pas sûr de l’avoir choisie – c’est parce que si la température y est généralement douce il y neige parfois l’hiver.

J’habitais avec ma compagne une grande maison de bois foncé qui, comme les autres maisons de l’île, était bâtie sur de courts pilotis. L’unique ville était dotée d’un double système d’artères, un réseau complexe de canaux et de bassins, « places » autour desquelles se montaient les maisons, et, suivant ceux-ci, entourant ceux-là, des quais de bois reliés par des ponts étroits. Notre maison occupait avec une autre le fond d’un bassin à forme de trapèze allongé sur la hauteur et augmenté d’un rectangle dans le prolongement de la base. Il n’y avait pas de quai devant elle, de sorte que pour passer d’un côté du bassin à l’autre il fallait soit la contourner, et sa voisine avec elle, soit faire le tour du bassin. Une galerie couverte par la continuation du toit prenait la place du quai, elle communiquait à gauche (en regardant la maison, ce qui est la droite pour qui, de la maison, regarderait vers le bassin) avec le quai par un petit pont assez malcommode. La balustrade, régulièrement scandée par les piliers soutenant l’avant-toit et la galerie et qui finissaient par le bas en pilotis, s’interrompait à droite (pour qui regarde la façade) sur un escalier, en bois, comme à peu près tout sur cette île, dont la dernière marche était à la surface de l’eau et qui permettait d’accoster directement chez nous. Derrière cet escalier s’ouvrait l’unique porte de la maison, large et haute, dont chaque montant était sculpté de figures grotesques et lisses, grimaçantes ou érotiques. L’intérieur n’était aménagé que d’une estrade au fond, contre le mur de gauche, sur laquelle étaient posés les lits, grands coussins plats servant de matelas ou l’hiver de couvre-pieds et couvertures à dessins géométriques, et d’un banc tout le long du mur faisant face à la porte. Les poutres de la charpente étaient sculptées comme les montants de la porte mais plus finement et elles mettaient en scène une sensualité plus violente. De ces poutres pendaient de grosses lampes à huile en bronze, trois, à un mètre quatre-vingt du sol environ. Le reste de l’ameublement consistait en deux braseros, un petit, mobile, et un grand sur lequel on faisait la cuisine, deux coffres dont l’un était sculpté comme les poutres et les montants de la porte et l’autre seulement de quelques motifs sur les arêtes. Plus une table basse, dans le coin gauche de l’estrade, écritoire sous lequel je croisais les jambes, une lampe à huile était posée dessus. J’avais fait ajouter des étagères sur le mur de la porte, au-dessus des coffres, pour servir de bibliothèque. A part quelques nattes sur le plancher, différents objets et vêtements éparpillés, quelques coussins sur le banc, il n’y avait rien d’autre. Ce qui faisait paraître la pièce très grande. Cette maison ne contenait qu’une partie de mes affaires, l’autre et la plus grande partie des affaires de ma compagne étaient restées, à cause de notre lenteur à déménager, dans la maison de celle-ci, plus petite et d’un bois plus clair. La façade de cette maison donnait sur l’augment rectangulaire du bassin dont notre maison occupait avec une autre le sommet. Alors que toutes les maisons occupant la partie principale du bassin, dont la nôtre, étaient de construction traditionnelle et bien que la maison de ma compagne fût, elle aussi, de construction traditionnelle, elle était environnée de petites maisons modernes en contreplaqué blanc. Elle était plus petite et d’un bois plus clair que celle précédemment décrite, moins ornée, elle n’était sculptée que sur les montants de la porte, plus grossièrement. Nous y couchions souvent, presqu’autant ou même sans doute plus que dans la nouvelle.

Lorsque je revins de l’île du lion, ce devait être vers la fin octobre. Longeant les canaux, je gagnai directement ma maison, au fond du bassin. Ma compagne était absente et je m’endormis rapidement, le livre posé sur un des rayons de la bibliothèque d’où je ne l’ai pas bougé depuis.

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